Au reste, nous n'inventons pas, nous racontons, pour la première fois, ce que l'histoire a oublié.

L'histoire oublie à peu près tout, excepté l'ennui.

En ce temps-là, il y eut donc des juges qui se rassemblèrent dans une de ces salles froides, sombres, humides, qu'on appelle un tribunal.

Ces juges, mal payés, mal nourris, mal logés, mal mariés, étaient descendus des quatrièmes étages de ces rues hideuses qui avoisinent le Palais-de-Justice.

Ils avaient apporté au tribunal leurs ennuis, leurs soucis, leurs souffrances, leurs haines, leurs petitesses, et, sans trop examiner la cause des innocents et des coupables, comme l'histoire les en accuse, ils condamnaient à la déportation tous les prisonniers que la police leur présentait, et qui n'avaient nullement trempé dans le complot infernal de la rue Saint-Nicaise.

Or, pendant que ces mêmes juges continuaient à traîner leur ennuyeuse vie dans la boue infecte des carrefours du temple de Thémis, et dans les brouillards distillés en pluie sur l'ardoise de leurs mansardes, un vaisseau emportait les condamnés vers les régions splendides de l'Équateur.

Parmi ces malheureux, il s'en trouva qui ne voulurent plus se reconnaître pour tels, et qui même osèrent jeter sur leurs juges des regards de commisération du haut de cet Océan qui les berçait dans les flots d'azur et de soleil, en leur promettant des rivages où la terre nourrit l'homme sans lui demander son sang et sa sueur.

Au milieu du jour, quand les premières brises du printemps accoururent du Tropique avec les exhalaisons embaumées de la mer et des fleurs, les déportés s'enivrèrent au spectacle de cette création immense qui semblait n'exister que pour eux.

Ils ouvraient avec délices leurs lèvres à cet air divin qui les purifiait des souillures des villes, et renouvelait leurs âmes et leurs corps, et toutes ces têtes ardentes, où fermentait l'exaltation politique, se remplirent de rêves délicieux qui, sans doute, allaient s'accomplir à cet horizon splendide que la proue du vaisseau leur désignait comme le doigt du géant des mers.

Le spectacle le plus touchant qu'un voyage maritime puisse offrir, est celui de la rencontre de deux vaisseaux sur la vaste ornière de l'Océan.