Cependant, comme une succession de tempêtes a son bon côté quelquefois, l'Eglé, emportée par les ailes des vents et les cimes des vagues, avait franchi des distances énormes; la première ligne du tropique fut coupée dans le dernier de ces élans de l'agile corvette.
Un soir, après le coucher du soleil, le vent tomba comme un tyran épuisé par sa violence; la mer se nivela comme une plaine de saphir, et les étoiles se clouèrent au firmament avec un éclat et une prodigalité inconnus dans les nuits brumeuses du Nord.
L'été se révéla soudainement, avec les splendeurs et les parfums de ses nuits.
Il n'y eut pas de transition; nous, sédentaires habitants des villes, nous sommes obligés d'attendre les beaux jours, un calendrier à la main.
Mais un vaisseau a l'heureux privilège, au milieu de l'hiver, de déployer ses voiles et de courir à la conquête de l'été.
En ce moment, les juges du 14 nivôse 1801 traversaient le Pont-au-Change pour aller juger les pâles humains.
Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier les glaçait avec douze degrés au-dessous de zéro.
Tous les déportés avaient envahi l'esplanade de la poupe, et ils contemplaient, dans un religieux silence, cette nature révélée spontanément, et qui les entourait de lumière, de parfums, de chaleur, d'harmonies, de caresses, sous un ciel tissu d'or et semé des arabesques de Dieu.
La mer, si orageuse la veille, ressemblait à une femme qui, après avoir soumis à de formidables épreuves son amant, le récompense par des trésors d'extases.
Toute la vie que la création porte en elle semblait pleuvoir du haut des mâts, et suivre les ailes du vaisseau, avec le murmure mystérieux qui s'exhale de toutes les lèvres de l'Océan.