—Il faut bien venir au secours de ces pauvres théâtres qui meurent de faim et de froid, dit Lucrèce; c'est le devoir des femmes. Les hommes sont aux armées et les petits écus en émigration.
—Il y avait foule hier, ma Phryné, à la première représentation d'Owinska, à Feydeau.
—Du citoyen Grétry?
—Non, belle Aspasie, du citoyen Gaveaux. J'aime mieux son opéra de l'Amour filial; mais madame Scio a chanté hier comme une sirène. On ne chante pas mieux dans l'Olympe quand Orphée y donne des concerts. J'étais dans la loge de Corinne, qui, parole d'honneur, a porté beaucoup de tort au succès de madame Scio.
—Corinne a chanté?
—Non, belle naïade; elle a suspendu à la ceinture de sa loge un châle que la favorite de Tippo-Saëb a vendu à un aristocrate anglais.
—La mode des châles ne prendra pas,—dit Lucrèce d'un ton dédaigneux; —une femme bien faite ne s'emprisonnera jamais dans ces nuages de coton indien. On n'a pas reçu des dieux une jolie taille pour la cacher en public.
—Voilà justement, ma Danaë, dit Alcibiade, ce que disait hier soir la blonde Lesbie, dans un entr'acte d'Owinska.
—Quelle langue parlez-vous ce soir! citoyen Alcibiade?—interrompit brusquement Lucrèce,—allez-vous passer devant moi la revue de vos maîtresses, comme Dorat, le poète sentimental, qui en avait cinq! [1]
[Note 1: Dorat commence ainsi une de ses pièces, dans la première édition de ses oeuvres: