On avait abandonné ces pompeuses exhibitions de l'individu aux acteurs pailletés de la Comédie Française.
Il y avait déjà l'abîme d'un siècle entre le bon ton traditionnel du marquis se transportant lui-même avec solennité comme une relique, et l'ébouriffant muscadin du Consulat, vive créature, prodiguant les gestes, les éclats de rire, les contorsions, dans des flots de poudre blanche et de madrigaux païens.
Le citoyen Alcibiade entra en fredonnant l'air du Tableau de Grétry, l'opéra du jour:
Non, jamais je ne changerai!
Et se dépouillant d'un vaste manteau à broderies d'or, il baisa la main de Lucrèce, prit un fauteuil, le fit pirouetter sur un de ses pieds, et s'assit lestement après la troisième évolution du fauteuil.
—Un temps abominable! dit-il sans attendre la demande obligée. Un vrai jour de nivôse. Décembre ne veut pas avoir l'air d'avoir usurpé son nouveau nom. Il pleut du blanc, comme disent les royalistes. Partout des rubans de neige. J'ai laissé mes pieds dans la rue Richelieu. Pas un fiacre sur place! Il y a pourtant cent cinquante voitures publiques à Paris! Ma déesse a fort sagement fait de garder son temple ce soir.
—J'ai voulu me préparer à sortir demain, citoyen Alcibiade.
—Ah! oui! ma belle Cypris! demain! Grande soirée au théâtre de la République. Nous y serons tous. On chante l'Oratorio d'Haydn, la Création du monde parodiée en vers français, par le citoyen Ségur jeune, comme dit la Gazette. Le premier consul y sera.
—Et moi aussi, dit Lucrèce, j'y serai.
—Charmant! s'écria le citoyen Alcibiade; nous aurons Mars et Vénus à l'oratorio. Aussi, la Gazette annonce que le prix des places est doublé.