—Comme tous les rêves, dit Alcibiade.

—Il me semblait, poursuivit Maurice, que j'étais assis, là-bas, sur la corniche de la poupe, devant une mer qui charriait des étoiles, comme ces fleuves qui charrient des grains d'or. J'éprouvais une joie ineffable à sentir ma respiration libre et ma poitrine inondée de fraîcheur: c'est la première fois qu'un rêve me donne cette volupté. La voûte du ciel était sombre, comme si toutes les étoiles fussent tombées dans la mer. Je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi, et je m'écoutais vivre avec délices, comme l'égoïste anachorète de l'Océan. Puis, après un intervalle dont l'horloge des rêves ne mesure pas la durée, j'ai prêté l'oreille à une voix douce qui montait de la mer et disait mon nom. Une femme, immobile comme une statue, s'est élevée lentement jusqu'à moi, comme si la mer l'eût aidée dans cette ascension. J'ai reconnu le visage de Lucrèce; son corps se perdait dans des nuages d'étoffes de toutes couleurs; elle regardait fixement, et avec tristesse, le pont du navire, sans se tourner un instant vers moi; puis elle a étendu les bras, comme pour désigner du doigt quelque chose. Un cri aigu est sorti de ses lèvres, et ce cri m'a réveillé.

—Citoyen Maurice, dit Alcibiade, je vous trouve si bien portant ce matin, que je crois pouvoir, sans danger pour vous, causer de la belle Lucrèce, puisqu'elle vous poursuit encore dans vos rêves, et qu'elle prolonge la rue Richelieu jusqu'à l'équateur… Voyons, parlez-moi avec franchise, aimez-vous encore cette femme d'un amour sérieux?

—Est-ce que tout amour n'est pas sérieux, citoyen Alcibiade?

—Hélas! non, mon cher Maurice… Je crois que vous avez étudié profondément le Contrat social, la théorie d'Anacharsis Clootz et la Constitution de l'an VIII, mais que vous avez négligé l'étude de l'amour… On aime une femme de plusieurs manières. Nous l'aimons pour elle, pour nous, pour nos amis, pour nos rivaux, pour le public, pour notre orgueil, pour nos sens, pour ses vertus, pour ses vices, pour ses qualités, pour ses défauts, et quelquefois nous ne savons pas nous-mêmes pourquoi nous l'aimons. Maurice, excusez mon indiscrétion, elle a un but honorable, et vous en serez convaincu plus tard. Pouvez-vous me préciser la nuance d'affection qui vous entraîne vers Lucrèce, et vous fait tremper votre plume dans l'encrier du tropique pour lui écrire à la rue Mesnars?

—J'aime Lucrèce comme Saint-Preux aimait Julie, comme Torquato aimait Éléonore, comme Chénier aimait Camille. Je crois toujours qu'il n'y a pas deux manières d'aimer.

—C'est que, voyez-vous, citoyen Maurice, dit Alcibiade, je tiens à vous voir guéri radicalement à la poitrine et au coeur, au physique et au moral; c'est pour cela que je vous parle ainsi. Puis, si je suis content de vous, je vous promets une récompense que le roi le plus puissant ne pourrait vous accorder.

—Quelle récompense?—demanda Maurice, en ouvrant démesurément ses grands yeux noirs.

—Ah! c'est encore mon secret, trop curieux jeune homme… Avez-vous un frère ou une soeur?

—Non, dit tristement Maurice.