—Vous tenez ce matin un langage qui m'étonne beaucoup, mon cher
Alcibiade…

—Oh! mon cher Maurice, point d'hésitation ici, point de remarques et de paroles perdues; je ne vous cacherai même pas que je me suis embarqué, avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi, l'approuvez-vous, ou ne l'approuvez-vous pas?

—Il me semble, Alcibiade, qu'on peut discuter un plan, même lorsqu'il est vieux.

—Discutez cinq minutes, et puis n'en parlons plus. Diable! Maurice! comment êtes-vous devenu? Le calme plat a bien changé la nature de votre cerveau. Avez-vous autant réfléchi, lorsqu'il s'agissait de vous mettre dans une conspiration ridicule contre le premier consul?

—Oh! c'était bien différent, Alcibiade!

—Ah! c'était bien différent!… Vous croyez cela, Maurice…. Allons, je vous accorde cinq minutes supplémentaires pour discuter mon plan; commencez.

—Eh bien! j'admets la réussite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l'aurez violemment usurpé?

Croyez-vous que votre ambition satisfaite n'en provoquera pas une autre qui ne l'est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n'a pas l'orgueil de penser qu'il commandera aussi bien que vous? et qu'ainsi la violence succédant à la violence, les chefs aux chefs, l'anarchie nous dévorera tous, avant même que nous ayons rencontré sur mer nos ennemis.

—Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupéfaction, la mer vous inspire, mieux que la terre. Voilà des paroles qui me frappent par leur sagesse; je ne m'attendais pas à cette profondeur de raisonnement; j'ai parlé comme vous, et vous avez répondu comme moi.

Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l'eau; elle est noyée par votre logique. Depuis le 3 nivôse, Maurice, vous avez fait bien des progrès. Quel service on vous a rendu en vous déportant! Vous êtes guéri d'esprit et de corps.