Les eaux et les brises se firent clémentes, et les courants du canal de
Mozambique, si redoutés du pilote, se montrèrent favorables à l'Églé.
Aujourd'hui, lorsque, grâce à la vapeur, on s'embarque de grand matin sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la grande salle des voyageurs.
La bougie brûle encore sur une table, devant un journal abandonné; chacun regarde son voisin d'un air hostile; des masses confuses de drap et d'étoffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes achèvent le sommeil de l'auberge derrière les voiles verts de leurs chapeaux bosselés.
Quelques hommes, encapuchonnés de burnous, restent debout et bâillent; d'autres s'endorment sur le dur édredon des tables ou sur les banquettes de faux velours.
Un prêtre récite son bréviaire et une religieuse dit son chapelet.
Quand toute cette population flottante se réveille, on croirait voir les funèbres passagers de la barque à Caron.
Les visages distillent la mélancolie; les yeux ont des éclairs sinistres; il semble qu'une guerre civile va éclater entre quatre murs de bois.
Cependant les heures s'écoulent avec les eaux du fleuve: un riant soleil, une fraîche tente appellent ce monde haineux sur le pont du paquebot.
Les paroles circulent, les voiles verts se lèvent, les visages prennent des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernières heures du voyage, une si touchante familiarité s'établit entre ces passagers, qu'on les croirait tous liés entre eux par une amitié de vieille date.
Cette amitié compte douze heures de paquebot; elle avait commencé, le matin, par des symptômes d'hostilité sourde.