Si cette singulière métamorphose se fait remarquer, dans une de ces promenades à la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne doit-on pas attendre d'une longue traversée sur deux océans?

Aux derniers jours du voyage de l'Églé, lorsque le beau temps eut ramené les passagers et les passagères sous les tentes du pont, l'intimité entre les deux sexes avait pris un caractère sérieux qui promettait beaucoup à l'avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce qu'elle promettait, en présence des plus grands témoins de la création, l'Océan et le soleil.

La jeune et belle passagère, Louise Genest, avait reparu à son ancienne place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s'était lestement placé entre elle et Maurice, et lui adressait des félicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les ennuis et les dangers du bord.—Nous voici bientôt arrivés, madame, lui disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle, vous en ferez votre paradis.

—Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas encore bien clair dans mon avenir.

—Votre avenir, madame, est à vous. On ne pleure pas toujours en ce monde: Dieu nous a donné la joie pour nous en servir après la douleur. Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de la beauté, qui ne gâte jamais rien: avec ces trésors, on est riche partout. Regardez, là, devant vous, cet horizon. Il y a une île grande comme la France, et dans cette île un coin adorable, où sont les ombres tièdes, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trésors de l'amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur votre front charmant, et réjouira votre âme comme une fête qui n'a point de fin.

—Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rêves….

—Si je vous les donne, c'est que je ne redoute pas pour vous le réveil, interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrachée à votre mansarde pour vous accabler d'une vie telle que la première? Je savais très-bien ce que je faisais, et je sais très-bien ce que je dis en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que je ne veux pas vous laisser égarer sur le chemin de votre bonheur.

Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de l'homme, et qui est la musique du cœur.

Louise regarda d'un œil souriant cet horizon lumineux qui lui était désigné comme une terre de promission.

La jalousie, cette noble passion qui tue l'amour ou le rend immortel, agitait en ce moment le cœur de Maurice et couvrait sa face d'une sueur froide, sous une température africaine.