—Enfin! nous voilà au port!
Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel.
—Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien récompenser en punissant.
—Au fait,—interrompit Maurice,—je ne comprends pas trop bien les juges des tribunaux de Paris….
—Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres sédentaires qui ont un cabinet d'étude rue Cassette, faubourg Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la déportation ou la transportation.
—C'est singulier! dit Maurice.
—Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments de cette loi.
Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là; un jeune homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il ne rêve que d'Archipels lumineux, d'Océans plus ou moins pacifiques, de mines de perles, d'émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d'héritières anglaises qui ont une île pour dot.
Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre jeune rêveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un complot coupable, évite la mort, et n'évite pas la déportation: un superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la table du commandant.
—Voilà justement mon histoire, dit Maurice.