—Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous, déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d'œil, comme le jeune Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard.
Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs. Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s'exhalait votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhumée par nivôse, un réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à faire trois repas par jour, à être amoureux d'une veuve adorable, à visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier.
—Voilà un châtiment, c'est vrai, dit Maurice.
—Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas. Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si les hommes ne le savent pas….
—Continuez, Alcibiade….
—Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles comme un sauvage de Madagascar…. Je crois qu'il demande à être honoré de votre salut…. Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant sourire de vos yeux.
—Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?—dit Maurice, après avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit?
—Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur terre… Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long.
—Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu.
—Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d'envahir le sol tout entier. Il n'y aura bientôt plus de place pour tout le monde au festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra son droit.