—Certainement,—dit-elle,—le citoyen Maurice Dessains est un jeune homme fort aimable; mais je crois qu'une femme avant de donner son affection, doit réfléchir à tous les désagréments que cette affection peut lui rendre.
Ainsi, madame, je ne pourrai jamais, moi, me décider à aimer une créature frêle, maladive, souffreteuse, enfin un valétudinaire de profession, surtout si, autour de moi, j'avais de quoi choisir dans un cercle d'amoureux bien constitués.
—Tullie,—dit Lucrèce,—tu es encore trop enfant; tu as le cœur de la jeune fille; un jour le cœur de la femme te viendra…. Mais c'est précisément à cause de cela que j'aime Maurice en songeant qu'il n'a plus de mère pour l'aimer; je le plains, en songeant qu'il n'a plus de mère pour le plaindre; je veux qu'à son lit de mort il emporte avec lui l'unique et suprême consolation que lui donne mon amour…. Je te dis, Tullie, que tu es trop jeune pour comprendre ces mystères de tendresse. Avise-toi d'aimer quelque robuste Antinoüs, fou de lui-même, et qui daignera t'accorder ses faveurs, et après, je t'attends au dernier quartier de ta lune de miel.
Tullie allait répondre quelque chose, car une femme de chambre répond toujours, mais elle remarqua sur le visage de Lucrèce une agitation subite.
Au moment où sa bouche s'ouvrait, un geste impérieux la ferma.
Lucrèce souffla sur la lampe au même instant, et, saisissant le bras de Tullie, elle la conduisit, sur la pointe des pieds, vers la vitre, et lui montra une ombre effrayante qui passait sur la neige du jardin.
Une veillée.
XXI.
Les deux femmes, immobiles de terreur, et blotties dans l'embrasure de la fenêtre, regardèrent longtemps le jardin, qui n'était éclairé que par la blancheur de la neige, mais elles ne découvrirent rien qui justifiât une première alarme.
La bise des nuits d'hiver continuait d'agiter les petits arbustes voisins, et leur donnait ainsi, dans les ténèbres, des aspects effrayants.