—Et que ferons-nous ici, en attendant?

—Nous vivrons de pêche et de chasse.

—Beau métier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi, le lion de Java! toi, dont le nom signifie colère du feu! comme le volcan de ton île! tu consens à te faire chasseur et pêcheur, comme un Hollandais du Port-Natal, ou un planteur suédois de Trenquebar!… Et si cet endiablé de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous relance avec une embarcation, comment la Perle se défendra-t-elle?—Y as-tu bien songé?

—Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avariés.

—Combien avons-nous d'hommes à bord?

—Seize, capitaine.

—Combien en état de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un pistolet?

—Huit tout au plus, capitaine…. La mer, le scorbut, et notre malheureuse descente à Sataoli nous ont détruits tout-à-fait.

—Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la côte où je suis qu'il y a chance de se ravitailler complètement. On trouve partout des bois de construction, des noix de cocos, des réserves de pêche, des forêts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble métier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pêcheur, ni même corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un épouvantail que la France a laissé dans l'Inde, après nos désastres sur le Coromandel.

J'ai une grande mission à remplir; j'ai un glorieux exemple à donner aux marins, mes compatriotes, disséminés sur les deux rives du Bengale, aux îles de la Sonde, à la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie anglaise des Indes est ruinée au bout de trois ans, et lord Cornwallis n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'élever à Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus nombreuses que les îles Maledives et Laquedives, nous formerons une prodigieuse escadre d'écueils flottants, échelonnés sur la route commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique viendra échouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas déjà réussi dans la même entreprise?