—De Paris! s'écria le capitaine, et que venez-vous faire ici?

—Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton résolu.

—Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications préalables. Je suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste à bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux Constance, nous allons causer à l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui nous sommes: voilà Marapi, mon lieutenant, créole français, né, par hasard, à Solo, île de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf.

A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'étaient assis déjà sur des sièges de velours naturel, se levèrent, et ôtant leurs larges chapeaux de paille, ils s'inclinèrent de respect devant l'Achille de l'Océan indien.

Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandées, et les quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur.

Quand la première faim fut apaisée, on se livra aux longs entretiens, selon un ancien usage des matelots avariés, usage qui remonte à ces matelots Troyens réfugiés dans un petit golfe protecteur; Virgile a chanté leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs longs entretiens de convives rassasiés [3].

[Note 3:
Est in secessu longo locus; insula portum
Efficit, objectu laterum
…. Prima fames epulis, mensæque remotæ.
…. Longo socios sermone requirunt.
]

Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses détails, l'histoire de Maurice, le voyage de l'Églé à Madagascar, et les projets d'une colonie de déportation. Quand ce récit fut terminé:

—Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,—croyez à la parole d'un homme qui a la plus belle des expériences, celle que donnent les périls de chaque jour; vous avez payé, en conspirant, otre tribut à des traductions de livres de collège. Il y a bien des manières de conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez conspiré avec l'idée évidente de réussir et sans songer qu'après le succès vous autorisiez tous vos ennemis à conspirer ensuite contre vous. Voyez où peut aller un pays ainsi ballotté de complots en complots indéfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant à faire la même chose. Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes; ils ne troubleront que les échos de l'Océan de l'Inde, et je ne rencontrerai jamais en France un crêpe ou une robe de deuil que mes cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi raisonnait patriotiquement?

—Permettez-moi de ne pas répondre, capitaine Surcouf, dit Maurice, comme un écolier devant son maître.