—Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez dû tous venir à son aide, quand il voulait faire une brèche à l'Orient,—poursuivit l'illustre corsaire,—votre Directoire a été stupide comme le sénat de Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes choses, tentées par les deux plus grands hommes, ont échoué par la faute de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a été abandonné en Syrie, comme Annibal à Métaponte. Nous étions, tous, ici, des milliers d'Européens et d'Asiatiques, occupés à prêter l'oreille au canon de Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette triomphante nouvelle: Bonaparte a forcé la porte de la Syrie! il a traversé l'Arabie déserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi le détroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde; à son approche, les peuples esclaves se soulèvent des bouches du Gange aux bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un nouveau Washington venu du Nord! Hélas! nous avions trop présumé du bon sens du Directoire!…

Vous avez épuisé vos forces en complots, en luttes, en paroles, en victoires, en défaites stériles. Vous croyez toujours avoir atteint l'apogée de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les Allemands, ou quand vous réprimez une sédition dans Paris, et vous vous énervez sous les tiraillements des opinions folles; vous écartelez la France en lui prêchant l'union; vous êtes mécontents de votre passé, vous ne savez que faire de votre présent, et vous éteignez tous les phares allumés sur les mille écueils de votre avenir.

—C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la fréquentation de l'Océan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche d'un homme….

—Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de très longues heures de nuit et de jour pour réfléchir, et qui trouve de bien rares occasions de formuler ses pensées en langage humain. Les hommes qui m'entourent n'aiment d'autre éloquence que celle du canon. Aujourd'hui le ciel m'envoie deux auditeurs européens, et j'abuse peut-être du droit de me faire écouter….

—Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intéresse beaucoup plus que vous ne pensez….

—Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore…. Vous aimez votre pays, n'est-ce pas?

—Sans doute!

—Croyez-vous que pour servir son pays, il faille nécessairement habiter un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal, ou bien être régimenté dans une des armées qui battent ces éternels Allemands?

—Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manières de servir son pays.

—On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux déportés de Sinnamary qui cultivent les mûriers de Chine dans une plantation de Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidorisés qui donnent des leçons de français à la ville du Cap, à Fort-Dauphin et à Goa: ils servent la France. Il y a cent émigrés, connus de moi, qui ont fondé, sur les côtes indiennes, des écoles, des filatures, des usines, des villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu à Botany-Bay des condamnés redevenir honnêtes par orgueil national, en face de l'étranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors des exilés honnêtes! Si la moitié de la France déportait l'autre moitié, elles seraient heureuses toutes deux.