Pendant tout ce tems, il n’est rien dit d’Eudes, duc d’Aquitaine, ni de Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d’Austrasie. Eudes n’étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre de ses états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi contre lui. Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons, les Bavarois et les Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le Rhin et de s’établir au siége même de sa puissance. Voilà sans doute le motif qui l’empêcha de se venger de la tentative faite par les Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorité. D’ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s’observaient mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir que l’un serait obligé de céder à l’autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître la vigueur avec laquelle Charles-Martel, qu’ils nomment Karlé[59], repoussait les injures, éprouvaient le besoin de s’expliquer cette apparente inaction, et ils font le récit suivant:
«Plusieurs seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de l’excès des maux occasionés par les musulmans, et parlant de la honte qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire, braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit: «Laissez-les faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme un torrent qui renverse tout sur son passage. L’enthousiasme leur tient lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles demeures, que l’ambition se sera emparée des chefs, et que la division aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à bout sans peine[60].»
En 730, le gouvernement de l’Espagne fut déféré à Abd-alrahman, le même qui, à la mort d’Alsamah devant Toulouse, avait ramené l’armée musulmane en Espagne. Dans l’intervalle, il avait exercé le commandement d’une partie de la Péninsule du côté des Pyrénées. Homme sévère et juste, Abd-alrahman se faisait chérir des troupes par le désintéressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait sur l’ennemi. De plus, il était l’objet de la vénération des pieux musulmans, parce qu’il avait eu l’avantage de vivre dans l’intimité d’un des fils d’Omar, deuxième khalife, ce qui l’avait mis à même de s’instruire d’une foule de particularités relatives au prophète[61].
Abd-alrahman était impatient de venger les échecs partiels essuyés les années précédentes par les armes musulmanes en France. Il voulait subjuguer cette contrée tout entière, et une fois cet obstacle surmonté, il se flattait de pouvoir joindre l’Italie, l’Allemagne et l’empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes, faites par les champions de l’Alcoran. Comme l’enthousiasme religieux était encore dans sa force, que d’ailleurs l’Espagne et le midi de la France, par la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et des aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de l’Atlas et des lieux sablonneux de l’Afrique et de l’Arabie. A mesure que ces hommes arrivaient, on les façonnait au maniement des armes. En attendant que les préparatifs fussent terminés, Abd-alrahman, dont la résidence ordinaire était Cordoue, devenue le siége du gouvernement, visita les diverses provinces de l’Espagne, pour faire droit aux réclamations qui s’élevaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et remplacés par des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités, sinon de la même manière, du moins d’après les lois et les conventions jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu’on leur avait injustement enlevées; mais il fit abattre celles que la vénalité de certains gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a de tout tems été de la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent même elle n’a pas permis de réparer les anciens.
Sans doute, dans l’intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne, de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire des courses dans les contrées voisines. Une circonstance singulière dut néanmoins préserver pendant quelque tems une partie des provinces chrétiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne et dans le voisinage des Pyrénées était, suivant Isidore de Beja et Roderic Ximenès, un de ces guerriers d’Afrique qui, unissant leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment contribué à la conquête de l’Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s’était d’abord montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s’élevèrent entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour ses compatriotes, qu’il regardait comme victimes de la plus horrible injustice. Il fit même alliance avec Eudes, duc d’Aquitaine, qui, pour se l’attacher, lui donna en mariage sa fille, appelée par quelques auteurs Lampegie, et célèbre par sa beauté[62].
Conde, sans doute d’après quelque écrivain arabe, raconte cet événement un peu autrement. Munuza, qu’il confond avec un personnage d’origine arabe, appelé Osman fils d’Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises différentes exercé le gouvernement de l’Espagne, était en rivalité de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie prisonnière. Épris de sa beauté, il l’épousa, et s’unit d’intérêt avec Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l’intention de pénétrer de nouveau les armes à la main jusqu’au cœur de la France, Munuza se crut obligé d’opposer les liens qui l’unissaient à Eudes; et comme Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu’il n’avait pas lui-même dicté, disant qu’il ne pouvait pas exister entre les musulmans et les chrétiens d’autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta d’instruire son beau-père de ce qui se passait, afin qu’il eût le tems de se mettre sur la défensive[63].
Quoi qu’il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient entre son lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de peur qu’il ne devînt plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes choisies s’avancèrent vers les Pyrénées et attaquèrent Munuza au moment où il s’y attendait le moins. Vivement pressé, et hors d’état de résister, il s’enfuit dans les montagnes, accompagné de Lampegie. Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser le tems de se reconnaître; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter sur l’appui des chrétiens, qu’il avait si cruellement offensés, il se précipita du haut d’une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut envoyée à Damas. On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut admise dans le sérail du khalife. L’événement qu’on vient de lire se passa à Puycerda ou dans les environs[64].
A la même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d’Arles. La ville était alors très-florissante, et elle opposa une vive résistance. Roderic parle d’un sanglant combat qui fut livré sur les bords du Rhône, et où un grand nombre de chrétiens perdirent la vie. Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône; les autres furent recueillis respectueusement et enterrés dans l’Aliscamp, nom de l’antique cimetière d’Arles, où encore du tems de Roderic, c’est-à-dire au commencement du treizième siècle, les fidèles allaient visiter dévotement leurs tombeaux[65]. La ville d’Arles n’est pas positivement nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d’une ville qui est peut-être cette illustre cité. «Parmi les lieux, dit un d’entre eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située en plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monumens.» Un autre auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le plus grand fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer. Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient l’une à l’autre par un pont de construction antique, si vaste et si solide, qu’on avait pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient couverts de moulins et coupés par des chaussées[66].
L’attaque faite devant Arles n’avait probablement pour objet que de détourner l’attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels Abd-alrahman travaillait depuis deux ans étant terminés, l’armée se dirigea vers les Pyrénées. Les auteurs varient sur l’époque où cette expédition eut lieu. On se trouvait probablement au printems de l’année 732. L’armée était nombreuse et pleine d’enthousiasme. Il paraît qu’Abd-alrahman prit sa route à travers l’Aragon et la Navarre, et qu’il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[67]. C’est d’ailleurs ce qu’indiquent les traces des dévastations qui se commirent sur son passage. Partout les églises étaient brûlées, les monastères détruits, les hommes passés au fil de l’épée. Les abbayes de Saint-Savin, près de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre, furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68]. L’abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes[69].
Bordeaux n’opposa qu’une légère résistance. En vain Eudes, qui avait eu le tems d’assembler toutes ses forces, essaya-t-il d’arrêter les Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des chrétiens tués fut si grand que, suivant l’expression d’Isidore de Beja, Dieu seul put s’en faire une idée. Eudes n’étant plus en état de tenir la campagne, alla invoquer l’appui de Charles-Martel, dont les états étaient à la veille d’être envahis, et qui déjà avait appelé ses vieilles bandes des bords du Danube, de l’Elbe et de l’Océan. Rien ne pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils détruisirent le monastère de Saint-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent l’église de Saint-Hilaire[70].