Les auteurs arabes parlent d’un comte de la contrée qui, ayant osé soutenir la présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité. Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel on remarquait des topazes, des hyacinthes et des émeraudes. Tel était leur enthousiasme et leur impétuosité, que leurs propres auteurs les comparent à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien n’est sacré[71].

Les Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la ville de Tours, où ils étaient attirés par le riche trésor de l’abbaye de Saint-Martin, lorsqu’on annonça l’arrivée de Charles-Martel sur les bords de la Loire. Aussitôt les deux armées se préparèrent à en venir aux mains. Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence. Pour les chrétiens, il s’agissait de sauver leur religion, leurs institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les musulmans, outre l’intime persuasion où ils étaient qu’ils défendaient la cause même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin dont ils s’étaient emparés; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur assurer une retraite honorable.

Un auteur arabe rapporte qu’aux approches de Charles, Abd-alrahman fut effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses soldats traînaient après eux, s’était introduit dans leurs rangs, et qu’il eut un instant l’idée de les engager à abandonner une partie de leur butin. Il craignait qu’au moment de l’action, ces biens acquis au prix de tant de fatigues et d’excès ne devinssent un embarras. Néanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mécontenter ses troupes, et s’en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette faiblesse, ajoute l’auteur, eut bientôt les suites les plus fatales.

Le même auteur raconte qu’en présence même de Charles, les musulmans se précipitèrent sur la ville de Tours, et que, semblables à des tigres furieux, ils s’y gorgèrent de sang et de pillage; ce qui sans doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain désastre[72]. Les auteurs chrétiens, dont, il est vrai, le récit est extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours, et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact; d’où l’on peut induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la merci des barbares.

Enfin, après huit jours passés à s’observer réciproquement, et après quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que la bataille s’engagea aux environs de Tours; et c’est l’opinion qu’a suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d’après le récit des Arabes[73]. D’un autre côté, la plupart des chroniques françaises, notamment celle de l’abbaye de Moissac, rédigée à l’époque même de l’événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage; que, dans l’engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous les murs de Poitiers[74].

On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d’octobre de l’année 732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l’action par une charge de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant l’expression d’un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une glace qu’aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l’action recommença. Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s’attendaient pas à une telle résistance, redoublèrent d’efforts. Tout-à-coup leur camp se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par le duc d’Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman accourut pour rétablir l’ordre; ses efforts furent inutiles; il fut lui-même atteint d’un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant. Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d’entre eux resta sans vie sur le champ de bataille.

La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le lendemain; mais les Sarrazins, qui s’étaient avancés en France dans l’intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d’état de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d’en venir de nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation, qu’ils ne se donnèrent pas la peine d’abattre leurs tentes ni d’emporter le butin qu’ils avaient fait.

Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s’était passé, il fit occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit qu’il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit que, voyant ses états dorénavant à l’abri de tout danger, il dédaignât de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu’immédiatement après la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de l’éclatant triomphe qu’il venait de remporter, et joignant à son nom de Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de marteau, à cause de la part qu’il avait, suivant son usage, prise en personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer et l’acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77]

Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant plusieurs années par le gouvernement arabe d’Espagne. On ne peut pas admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme celle où l’on était alors? Et supposé que cette armée eût existé, comment aurait-elle pu se nourrir et s’entretenir dans un pays tel que l’Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne saurait nier que l’armée d’Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n’a pas cessé d’occuper dans la mémoire des hommes.

Les écrivains arabes, qui n’avaient qu’une idée confuse du théâtre de cette guerre, et pour lesquels il n’existait pas, non plus que pour les chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n’ont pu donner de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent d’appeler le lieu où se livra la principale bataille Pavé des Martyrs[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y perdirent la vie. Ils ajoutent qu’on y entend encore le bruit que les anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à la prière.