Les débris de l’armée sarrazine s’étaient dirigés vers les Pyrénées, détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit l’abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée des Sarrazins qu’il faut attribuer une partie des ravages dont nous avons parlé à l’occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe suppose qu’ils furent poursuivis l’épée dans les reins par les chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible qu’Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se venger des violences qui y avaient été commises par les barbares.

La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales de l’Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs succès précédens avaient enflés d’orgueil, tombèrent dans l’abattement et la tristesse. Ceux d’entre eux qui nourrissaient des sentimens pieux, profitèrent de l’occasion pour s’élever contre la corruption qui s’était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet, l’amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés jusque-là de la gloire de l’islamisme, et chacun ne songeait qu’à satisfaire ses passions.

Le lieutenant d’Abd-alrahman à Cordoue s’était hâté de mander ce malheureux événement au gouverneur d’Afrique et au khalife de Damas. Un nouveau gouverneur fut envoyé d’Afrique avec des renforts. Ce gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu. Abd-almalek marcha sans s’arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les jours consacrés à la guerre sainte: c’est là l’échelle du paradis. Le prophète ne s’appelait-il pas le Fils de l’Épée? Ne se vantait-il pas d’aspirer au repos, à l’ombre des drapeaux pris sur les ennemis de l’islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier, triomphe aujourd’hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l’effet que les bons musulmans en attendaient[82a].

On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d’une expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l’Espagne et ceux du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s’attribuaient même une origine commune, et ils se rappelaient encore l’époque où une nombreuse colonie, partie des bords de l’Èbre, vint s’établir en Gascogne[84].

Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l’Aragon et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même pas à reprendre l’offensive. Les invasions des Sarrazins en France n’avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société. Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d’Espagne, se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s’étaient rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs partisans et leurs intérêts. Pour que l’ordre fût rétabli, il fallait que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d’Aquitaine, soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l’un et l’autre. Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s’allièrent avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l’autorité s’étendait sur presque toute la Provence.

Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du royaume d’Austrasie, et où d’ailleurs l’invasion récente des Sarrazins avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les plus importans du pays à ses leudes ou fidèles, et se fit rendre hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout sacrifier pour s’assurer le dévouement de ses soldats. Faute d’autres moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des monastères, et il s’était aliéné le clergé, alors très-puissant. De plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d’une partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord, Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur délivrance.

En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d’accord avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et s’empare, sans coup férir, d’Arles, où il fait saccager les couvens des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de Saint-Césaire[85]. Ensuite il s’avance au cœur de la Provence, et s’empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd’hui Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c’est le lieu que les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de Roche d’Anyoun. Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares, et cette occupation dura près de quatre ans[87].

Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se fit rendre hommage par ses deux fils.

Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui continuaient à opposer de la résistance. Mais s’étant laissé surprendre pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de l’Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des provinces situées dans le voisinage des Pyrénées.

Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle pour l’islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il préféra l’Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense jusqu’aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes rebath[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens.