C’est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises voisines de Vienne, sur l’une et l’autre rive du Rhône, qui avaient échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres. Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne.
Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En 737, se voyant tranquille du côté du nord et de l’Orient, il fit partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui l’avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems, il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés par Mauronte, s’étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné et du Piémont, et que, sans le concours d’une armée venue des bords du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d’éloigner les Barbares. Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône, commença le siége d’Avignon. Cette ville était alors très-forte, et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce tems-là. Bientôt Charles lui-même s’avança avec une nouvelle armée. En même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l’Italie[92]. La ville d’Avignon fut prise d’assaut, et les Sarrazins qui la défendaient furent passés au fil de l’épée[93]. Charles se hâta de traverser le Rhône, et s’avança jusqu’à Narbonne. Celui qui commandait dans cette célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne en armes, l’Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L’action eut lieu un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L’armée musulmane était postée sur un lieu élevé, et l’émir qui la commandait, fier du nombre de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l’attaqua avec la plus grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans la ville[95].
Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se défendre, et Charles, dont le caractère ne s’accommodait pas des lenteurs d’un siége, qui d’ailleurs était appelé d’un autre côté par le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu’il avait si souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait alors à rendre l’accès difficile. Mais en s’éloignant, il résolut de désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l’impossibilité de s’établir d’une manière solide ailleurs qu’à Narbonne. Il fit raser les fortifications de Béziers, d’Agde et d’autres cités considérables. Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées, et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une époque où Montpellier n’existait pas encore, présentait un aspect imposant, et qui d’ailleurs, par la commodité de son port, offrait un lieu de retraite aux navires sarrazins venus d’Espagne et d’Afrique. Telle était la défiance de Charles, qu’il emmena avec lui, outre un grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi les chrétiens du pays[96].
Il est certain que l’autorité de Charles fut vue de très mauvais œil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient d’avoir conservé une partie des institutions et de la civilisation romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore empreints de la rudesse germanique. Le clergé surtout, tant dans le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à Charles la manière arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques. Les Sarrazins, dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises et des couvens, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissemens. Charles, en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons à ses hommes d’armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des siéges épiscopaux et des monastères restèrent vacans, faute de moyens d’entretien. L’histoire fait mention de Wilicarius, évêque de Vienne, qui, après l’expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession de son siége. Mais, trouvant tous les biens des églises au pouvoir des laïques, il se retira dans le Valais, où on le nomma abbé du monastère de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent réformés que peu à peu et quelques années après, sous Pepin et sous Charlemagne.
Dans un autre tems, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait un appel au zèle des fidèles; mais à en juger par le peu de témoignages qui nous restent de cette époque reculée, les ecclésiastiques en général se bornèrent à représenter les fléaux sous lesquels la chrétienté gémissait, comme une juste punition de Dieu, pour la corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à revenir au sentier de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclésiastiques qui, entraînés par leur humeur belliqueuse, s’attachèrent à la personne de Charles, et l’accompagnèrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut Hainmarus, évêque d’Auxerre, dont les vastes propriétés s’étendaient sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, dédaignant de s’assujétir au service des autels, laissa à un autre l’administration de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du côté des Pyrénées[99].
Après le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins. Charles l’ayant appris, résolut de purger tout-à-fait cette contrée des germes de troubles qui la désolaient depuis si long-tems. En 739, il reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de toutes les positions qu’il occupait. Les côtes de la mer où les hommes turbulens auraient pu se cacher, furent visitées avec le plus grand soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes, et les Sarrazins de Narbonne n’osèrent plus s’avancer au-delà du Rhône[100].
On manque de renseignemens certains sur la manière dont les Sarrazins s’étaient conduits dans l’intérieur de la Provence. Il est probable que, par considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui aspirait à être maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes violences qu’en d’autres contrées[101].
Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc une autre source de calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne laissèrent presque pas de repos aux côtes du midi de la France. Nous voulons parler des descentes que les Sarrazins d’Espagne et d’Afrique commencèrent à faire par mer.
Les Arabes, à l’époque de leur plus grand enthousiasme guerrier, n’avaient pas songé à profiter de la voie que leur offrait la mer, pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout tems les nomades de l’Arabie ont eu de l’éloignement pour l’élément humide. Habitués à la vie indépendante du désert, ils croiraient faire outrage à leur liberté, s’ils consentaient à s’enfermer dans un frêle bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l’antiquité, furent faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique, furent-elles l’ouvrage des Phéniciens et d’autres peuples étrangers. Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle est encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans, façonnés en général à l’esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accroître leur fortune ou pour satisfaire leur curiosité; et quelques docteurs sont allés jusqu’à dire que, dès l’instant qu’un homme s’est décidé plusieurs fois à se mettre en mer, il peut être considéré comme étant privé de son bon sens, et comme n’étant plus recevable à faire admettre son témoignage en justice[102].
Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l’Égypte et l’Afrique, et que l’étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr, de Sidon, d’Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine à leur disposition; et il était naturel que les renégats et les aventuriers de tous les pays leur donnassent l’idée de se livrer à des expéditions maritimes. Dès l’année 648, quinze ans après la mort du prophète, le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l’île de Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans l’île de Sicile; et depuis ce moment les provinces maritimes de l’empire grec, sans excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des attaques faites par terre.