Dans l’origine les navires sarrazins furent montés en général par des renégats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt les musulmans prirent part à ces expéditions, sources inépuisables de richesses; et comme la plupart d’entre eux, tout en faisant du butin, croyaient faire une action agréable à Dieu, plus l’entreprise leur présentait de danger, plus elle leur parut méritoire. On a vu que le prophète n’avait jamais songé à ce moyen d’étendre sa religion. Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d’être excitées, ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle nouveau plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On commença à raconter que le prophète s’étant un jour endormi dans la maison d’un de ses compagnons d’armes, avait vu dans son sommeil quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe de l’islamisme, et que, dans la joie qu’il eut de les voir entourés de captifs, il s’éveilla en sursaut, célébrant la gloire d’une telle entreprise. Aussi quelques années après, lorsque Moavia fit son expédition contre l’île de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du prophète, voulut avoir part aux mérites d’une tentative si sainte; et comme Omm-Heram mourut dans le cours de l’expédition, les musulmans lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils allaient implorer la miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d’eau.
On rapportait encore qu’en 716, lorsque la grande flotte qui alla assiéger Constantinople partit d’Alexandrie, un des fils du khalife Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda à l’amiral ce qu’il pensait des péchés dont la plupart des hommes de l’équipage devaient avoir l’ame chargée; l’amiral ayant répondu qu’à l’exemple de chacun de nous, ils devaient avoir leurs péchés pendus au cou: «Non pas pour ces hommes-ci, s’écria le fils d’Omar; j’en jure par celui qui tient mon ame dans ses mains, ils ont laissé leurs péchés sur le rivage.»
D’après le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la guerre sacrée faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre faite par terre, et que ceux qui devaient venir après lui étant privés de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mêmes avantages s’ils se livraient aux expéditions maritimes. Mahomet aurait encore dit que le musulman qui meurt en combattant sur terre éprouve l’effet d’une piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reçoit la même sensation que l’homme à qui, au moment d’une soif ardente, on présente de l’eau fraîche mêlée avec du miel. C’est par une suite de la même idée qu’on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si elle avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[103].
Les premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent des ports de Syrie et d’Égypte, et furent surtout dirigées contre les provinces de l’empire grec, presque en guerre continuelle avec les khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes, il ne paraît pas que les vainqueurs songeassent d’abord aux avantages que leur offrait cette fameuse cité pour se rendre maîtres du bassin de la mer Méditerranée. Ils y songeaient si peu que leur chef, voulant bâtir une ville qui leur servît d’asile au besoin, choisit l’emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de la côte[104]. Moussa, gouverneur d’Afrique, à l’époque où il envahit l’Espagne, n’avait à sa disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent et revinssent plusieurs fois pour transporter l’armée musulmane d’un côté du détroit de Gibraltar à l’autre[105]. Mais Moussa comprit tout de suite la nécessité d’avoir une flotte à ses ordres pour maintenir les communications libres entre la Péninsule et les rivages africains; aussi il se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu’à Cadix, les côtes espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en était de même des bords africains, depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à Tripoli de Barbarie. En 736, un gouverneur d’Afrique fit construire à Tunis un arsenal formidable. C’est alors que Carthage vit disparaître son antique renommée devant la nouvelle cité.
En Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des flottes. Cet émir portait le titre d’émir-alma, ou d’émir de l’eau. C’est probablement de là qu’est venu notre mot amiral[106].
Les auteurs arabes font mention d’une expédition envoyée par Moussa dans l’île de Sardaigne, dès l’année 712. Les auteurs chrétiens parlent d’une descente faite deux ans auparavant dans l’île de Corse[107]. Ces deux îles, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dépendu des empereurs de Constantinople; mais à mesure que la puissance de ces princes s’affaiblit, des pays aussi éloignés du siége de l’empire se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces; aussi les flottes sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode, durent n’y rencontrer qu’une faible résistance. Les barbares se bornèrent d’abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces moyens commençant à s’épuiser, ils firent des courses dans l’intérieur, massacrant les hommes qui résistaient, et emmenant les femmes et les enfans en esclavage.
La première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France eut lieu dans l’île de Lerins, aux environs d’Antibes; mais on est incertain sur l’année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient depuis l’an 728 jusqu’en 739. Voici de quelle manière ce malheureux événement est raconté.
L’île de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir à l’Église des docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était sous la conduite de saint Porcaire, et l’on y comptait cinq cents moines venus de la France, de l’Italie et des autres contrées de l’Europe, non compris un certain nombre d’enfans qui venaient s’y former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour l’Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n’avait peut-être ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d’avance au sort que ces barbares voudraient leur réserver; tous consentirent à rester, excepté un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en arrivant, se mirent à parcourir l’île, croyant y trouver de grandes richesses. Comme ils ne rencontrèrent que de vils habits et d’autres objets de peu de valeurs, ils déchargèrent leur fureur sur les moines, qu’ils accablèrent de coups. En même tems ils se mirent à briser les croix, renversèrent les autels et détruisirent les édifices. Ne pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins emmener les jeunes; et, pour les forcer à embrasser l’islamisme, ils se livrèrent devant eux à l’égard des vieux à tout ce que la violence peut suggérer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles; jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre plus jeunes et les mieux faits, qu’ils embarquèrent sur leurs navires. Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda sur la côte voisine, au port d’Aguay[108], et les quatre religieux profitèrent de l’occasion pour se sauver dans les bois, d’où retournant dans l’île de Lerins, ils rétablirent le couvent[109].
Charles-Martel étant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui succéda dans le poste de maire du palais, consacra les premières années de sa puissance à faire reconnaître son autorité, tant dans l’Aquitaine, possédée par les enfans d’Eudes, que dans la France septentrionale et les provinces situées au-delà du Rhin. Les Sarrazins auraient pu profiter d’une aussi belle occasion pour renouveler leurs funestes tentatives contre les provinces méridionales de la France; mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems hors d’état de rien entreprendre.