On a vu que dans le principe les armées des conquérans s’étaient formées des élémens les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son langage particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda pas à éclater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient avoir contribué autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils se plaignaient de n’avoir pas été traités aussi bien.

Les Arabes eux-mêmes ne s’entendaient pas entre eux. On sait que de tout tems les nomades ont mis une grande importance à connaître la race et la tribu à laquelle ils appartiennent. C’est ce qui fait que, dans leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagné de celui de son père et du nom de la tribu à laquelle il doit son origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes, l’une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de Noé, et l’autre d’Ismaël, fils d’Abraham. Les Kahtanites, pour se distinguer des autres, reçurent le titre d’Ariba ou d’Arabes par excellence. Ils occupaient jadis l’est et le sud-ouest de l’Arabie, particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d’où ils furent encore surnommés Yemenis. Les Ismaélites, descendant d’Ismaël par ses rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de Cayssys et de Modharys. Ils s’étaient établis de préférence dans le Hedjaz, auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil l’honneur qu’ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races, et l’esprit de faction, après avoir ensanglanté l’Arabie, l’Égypte, la Syrie, pénétra jusqu’en Espagne et en France.

Tout-à-coup les conquérans coururent aux armes, et Arabes et Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se décida pour le parti qui convenait le mieux à ses intérêts. Le signal de cette vaste conflagration partit de l’Afrique. Dans les premiers tems de la conquête, les généraux arabes voulant attirer les populations, s’étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit l’impôt que ceux-ci étaient obligés de payer; ils les avaient même quelquefois exemptés de toute charge, se contentant d’enrôler les hommes en état de porter les armes. A l’époque dont il est question ici, c’est-à-dire en 737, le gouverneur d’Afrique, pensant qu’il était tems de faire disparaître toutes ces distinctions, annonça l’intention de suivre dans toute leur rigueur les leçons laissées par le prophète, et voulut obliger les Berbers à acquitter le droit établi par la loi[110]. Or, ce droit consistait à payer deux et demi pour cent pour les biens meubles, tels que le bétail et l’argent, seule richesse qui puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitués à toute l’indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent les armes pour s’en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts situés au midi de l’Atlas, nus jusqu’à la ceinture, et montés sur leurs chevaux, petits de taille, mais très-légers à la course, montrant la plus grande valeur pour la défense de leur liberté.

Les Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l’Espagne, Ocba, traversa le détroit pour aider à les ramener à l’obéissance, et cette retraite ne contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel dans le midi de la France. Ocba étant mort, son prédécesseur Abd-almalek le remplaça.

Cependant les efforts des Berbers n’avaient pu être réprimés, et une partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient été obligées de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes et les Berbers établis dans la Péninsule et en France, et qui, en récompense de leurs exploits, avaient reçu des terres considérables, craignirent que l’arrivée de ces nouveaux venus n’occasionât un second partage des terres. Aussitôt ils coururent aux armes et se disposèrent à repousser par la force les Arabes d’Afrique. Un seul fait donnera une idée de l’acharnement qui régnait parmi les conquérans. Le gouverneur Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti opposé, fut attaché à un gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée entre un cochon et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s’était déclaré pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées en Andalousie. L’action eut lieu aux environs de Cordoue. L’armée d’Abd-alrahman se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort du combat, Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un trait au général ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans Narbonne[112].

Les khalifes de Damas étaient hors d’état de rétablir l’ordre à une distance si éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces orientales de l’empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de l’Occident avaient fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[113].

Ces guerres cruelles, malgré l’inaction de Pepin, ne restèrent pas sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne avaient repris possession de Nîmes et des villes voisines; mais ces villes finirent par se dégarnir presque de troupes, et les commandans furent obligés de s’en remettre sur beaucoup de points aux chrétiens du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de la population, recouvrèrent une partie de leur ancien crédit. C’est alors qu’on voit les villes du Languedoc, telles que Béziers, Nîmes, Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte particulier et une administration qui leur était propre[114].

Un changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de la Navarre et des autres provinces septentrionales de l’Espagne. Ces hommes généreux commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent enfin de quelque indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant parvenu, non sans peine, à se mettre à la tête du gouvernement de l’Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin de soumettre les populations chrétiennes en armes; mais les chrétiens résistèrent avec succès.

Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siége du gouvernement étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à secouer le joug musulman. Ce pays était également convoité par le fils d’Eudes, Vaifre, duc d’Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une incursion du côté de Narbonne. Mais tel était l’ascendant que prenait chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque garantie de repos et de prospérité. Il venait de se faire accorder par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgré ses victoires, n’avait osé s’arroger, le relevait encore aux yeux des peuples.

En 752 Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur goth, appelé Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde, Maguelone et Béziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se diriger contre Narbonne; et comme cette ville était en état d’opposer une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes, commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance qui ralentit beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d’une part la mort d’Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins dans une embuscade, de l’autre une horrible famine qui désola le midi de la France et l’Espagne. La disette des vivres devint telle, que les mouvemens des armées en furent suspendus[116].