Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu’on l’a vu, résidaient à Damas, furent renversés, et firent place à une famille rivale qui descendait d’Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes ne tardèrent pas à s’établir à Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont eux qui portèrent la gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant à la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribué à étendre les conquêtes de l’islamisme, échappa aux recherches des bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque tems caché parmi les tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui avaient lieu en Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs; bientôt même, il débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfans des conquérans, établis la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était alors en 755. Le prince s’appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en arabe le serviteur du miséricordieux[117]. En effet, tel était alors l’esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de Dieu, etc.

Abd-alrahman et ses descendans, étaient destinés à donner le plus grand éclat à la domination mahométane en Espagne. C’est sous eux que se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si imposans; jusque-là, les conquérans avaient été trop occupés de leurs croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien édifier de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems à combattre en Espagne l’esprit de faction irrité par la différence des races et la diversité des intérêts. D’ailleurs tous les pays musulmans, sans excepter l’Afrique jusqu’à l’Océan atlantique, s’étaient soumis sans résistance à la révolution qui venait de s’opérer dans les provinces orientales de l’empire. Abd-alrahman, bien qu’investi d’une autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le temporel, se trouva réduit à une partie de l’Espagne; voilà sans doute ce qui l’empêcha de s’arroger le titre de khalife, et qui jusqu’au commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter du simple titre d’émir[118]. La capitale de ces princes était Cordoue, qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts.

Dès qu’Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la ville de Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin. Un corps considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman, s’avança vers les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces.

Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la résolution de s’affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les détails de cet événement[119]. On sait seulement qu’ils entrèrent secrètement en négociation avec Pepin, et qu’ils obtinrent de lui la promesse qu’on les laisserait libres de se gouverner d’après leurs lois gothes. Alors ils profitèrent d’un moment où les soldats sarrazins n’étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent; en même tems ils ouvrirent les portes de la ville aux Français[120]. On était alors en 759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des barbares, et Pepin laissa des troupes considérables dans le pays, pour en défendre l’accès[121].

DEUXIEME PARTIE.

INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE JUSQU’A LEUR ÉTABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889.

L’époque que nous allons parcourir offre un caractère tout différent de celle qui précède. On a vu que les Sarrazins, en pénétrant en France, avaient non seulement l’intention de la conquérir et d’y faire fleurir l’islamisme, mais que leur projet était de subjuguer tout le reste de l’Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains, avait menacé d’envahir l’Univers, une simple province du nouvel empire. Il ne faut pas oublier que les chefs de l’armée conquérante étaient en général originaires de l’Arabie, de la Syrie et de la Mésopotamie; le centre de leur religion et celui de leur puissance était en Orient; et leurs pensées ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers les mêmes lieux. Aucune difficulté n’arrêtait des hommes qui avaient pris part à des conquêtes sans exemple. Plus une contrée était vaste et peuplée, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mérite aux yeux de Dieu.

Le tableau change avec l’époque que nous allons retracer. Le nouveau dominateur de l’Espagne avait vu sa famille renversée du trône en Syrie, et périr de mort violente. Retiré en Espagne, il n’apercevait en général que des ennemis dans l’Afrique et les autres parties de l’empire, qui avaient si largement contribué aux succès précédens. La Péninsule, d’ailleurs, par la situation où elle se trouvait, était loin de pouvoir fournir les moyens de se livrer à des entreprises hardies. A la suite des guerres intestines qui la désolaient depuis si long-tems, l’esprit de faction ne cessait de faire des progrès, et les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne avaient profité du désordre pour prendre une attitude menaçante; enfin, le souvenir des échecs précédens était présent à tous les esprits.