D’un autre côté, la France, objet immédiat de ces invasions, acquérait chaque jour plus d’ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette vaste contrée obéissait à un même chef; et l’avantage qu’elle avait de pouvoir, au besoin, appeler à son secours les guerriers de l’Allemagne, de la Belgique et de l’Italie, la mettait à l’abri de toute agression. Aussi, ce ne furent pas en général les Sarrazins d’Espagne qui attaquèrent les chrétiens de France; ce furent plutôt les chrétiens de France qui attaquèrent les Sarrazins d’Espagne. Pepin et Charlemagne se mettant en relation avec les chrétiens de la Catalogne, de l’Aragon et de la Navarre, les habituèrent peu à peu à recourir à leur haut patronage; en même tems, ils favorisèrent de tous leurs moyens les tentatives des émirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui voulaient se rendre indépendans du souverain de Cordoue. Bientôt même, Charlemagne et ses enfans entrèrent à main armée en Espagne, et pendant long-tems les provinces voisines de l’Èbre furent une dépendance de la France. Plus tard, lorsque les chrétiens du nord de la péninsule s’occupèrent de reconquérir le pays de leurs pères, les guerriers du midi de la France, dont la plupart se vantaient d’avoir la même origine qu’eux, accoururent pour les seconder.

Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions humaines! L’émir de Cordoue et les khalifes d’orient étaient plus occupés de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conquêtes sur les chrétiens d’Europe; tandis que les princes de Cordoue s’unissaient d’intérêt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en guerre avec les mahométans de la Syrie, de la Perse et de l’Égypte, les khalifes d’orient firent alliance avec les princes français. A cette époque, comme dès l’origine du commerce national, des navires partis de Marseille, de Fréjus et d’autres villes, allaient se pourvoir, dans les ports de Syrie et d’Égypte, d’épiceries, d’étoffes de soie, de parfums, etc.[122]. Aux relations commerciales, s’étaient joints les motifs de piété, qui portaient alors une foule de personnes à braver tous les dangers, pour aller visiter les lieux sanctifiés par les mystères de notre religion. Au plus fort même des ravages des Sarrazins en France, vers l’an 733, des pélerins partis de l’occident circulaient librement à Jérusalem, à Nazareth, à Damas, à la cour même du khalife, soit que le prince n’eût qu’une idée confuse des pays d’où ces hommes venaient, soit que, connaissant le motif qui les amenait, il dédaignât de faire attention à eux[123].

Les princes abbassides adoptèrent la politique la plus amicale envers la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confié les côtes d’Afrique se livrèrent à d’horribles déprédations sur nos rivages, c’est que ces gouverneurs, séparés du centre de l’empire par d’affreux déserts et d’immenses distances, profitèrent de la première occasion pour se rendre indépendans.

Depuis la prise de Narbonne jusqu’à la mort de Pepin en 768, aucune hostilité n’eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait les Pyrénées comme la frontière naturelle de la France, et Abd-alrahman était occupé à soumettre les émirs qui refusaient de reconnaître son autorité. Mais Pepin ne négligeait rien pour entretenir l’esprit de faction parmi les Sarrazins. Dès l’année 759, un an après l’occupation de Narbonne par les Français, le gouverneur musulman de Barcelonne et de Gironne, appelé Solinoan ou plutôt Soleyman, entra en relation avec Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs français, Soleyman se rangeait sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel de croire que l’émir sarrazin, visant à l’indépendance, cherchait seulement un appui dans le roi des Français. On verra bientôt se développer la politique des émirs musulmans du nord de la Péninsule, lesquels recouraient à la France, lorsqu’ils étaient pressés par l’émir de Cordoue, et qui retournaient à l’émir de Cordoue, lorsque les Français se montraient exigeans.

Ce qui favorisait les tentatives de ces émirs, ainsi que celles des chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne, c’est la nature du terrain. On sait que la Catalogne, l’Aragon, la Navarre, etc., sont hérissés de montagnes, et qu’il est facile à une petite troupe aguerrie de s’y maintenir contre des armées innombrables. Les Arabes n’ayant occupé la plupart de ces contrées qu’en passant, leurs écrivains n’en ont eu qu’une idée confuse. Ils appellent ordinairement la Vieille-Castille et l’Alava actuel le pays d’Alaba et des châteaux[125], région défendue en effet par des positions extrêmement fortes. D’un autre côté, la Navarre est appelée pays des Baschones. Quelquefois, dans la pensée des écrivains arabes, cette dénomination comprend la partie de la Gascogne située en-deçà des Pyrénées, laquelle était en communauté d’origine et de langage avec la Navarre.

A l’égard de la chaîne des Pyrénées proprement dite, les Arabes l’appellent la Montagne des Ports[126], du mot latin portus, et de l’espagnol puerto, signifiant passage, parce qu’en effet c’est par les Pyrénées qu’il faut passer pour communiquer de l’Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports ou passages qui, disent-ils, sont à peine assez larges pour donner entrée à un cavalier. Ces quatre passages sont, 1o la route de Barcelonne à Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2o la route de Puycerda à travers la Cerdagne; 3o la route qui conduit de Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port; 4o enfin la route de Tolosa à Bayonne[127]. La chaîne des Pyrénées, au moyen-âge, était moins accessible qu’aujourd’hui. Le récit des Arabes s’en est ressenti, et il y a plusieurs de leurs dénominations géographiques qu’il nous a été impossible de rétablir.

Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des grandes villes, chez les Arabes d’Espagne, étaient revêtus du titre de visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de roi, parce que le plus souvent ils affectaient l’indépendance. Quant aux commandans de villes d’un ordre secondaire, ils se contentaient du titre d’alcayd ou de conducteur.

Tandis que Pepin cherchait à tenir les différens partis en Espagne en échec les uns par les autres, la discorde était attisée par le khalife d’Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et était impatient de rétablir dans l’empire l’unité politique et religieuse, qui se trouvait rompue par l’élévation d’Abd-alrahman. Déjà il avait fait partir une flotte des côtes d’Afrique, et plusieurs émirs espagnols espérant, à la faveur d’une si grande distance, exercer une autorité moins restreinte, s’étaient déclarés pour lui. Pepin, qui n’avait rien à craindre d’Almansor, et qui pouvait en être aidé au besoin, se hâta d’entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs désignent le prince musulman par son titre d’émir-almoumenyn, ou de commandeur des croyans. En 765, des députés envoyés par Pepin se rendirent à Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagnés des députés du khalife. Les uns et les autres débarquèrent à Marseille. Pepin accueillit très-bien les députés de Bagdad; il leur fit passer l’hiver à Metz; puis les fit venir au château de Sels, sur les bords de la Loire. Les députés furent congédiés, chargés de présens, par la voie de Marseille[128].

La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Dès que ce prince entreprenant vit son autorité affermie, il rechercha l’amitié des personnages les plus influens de l’Espagne, musulmans et chrétiens. Aux uns il montrait le désir de les affranchir du joug de l’émir de Cordoue, et de les rendre tout-à-fait indépendans; aux autres il se présentait lui-même comme le protecteur naturel du christianisme, comme le défenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme l’ami le plus ardent des saines doctrines, attaquées par les novateurs et les hérétiques.