Les Arabes, en subjuguant l’Espagne, avaient laissé aux chrétiens le libre exercice de leur religion. Il existait des évêques, ou du moins des préposés ecclésiastiques à Cordoue, à Tolède, et dans les autres villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontières, dans les contrées qui étaient tantôt au pouvoir des chrétiens et tantôt au pouvoir des musulmans, il ne paraît pas qu’il y eût d’évêques. C’est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels des habitans. La ville métropolitaine de Tarragone ayant été détruite par les Sarrazins, les chrétiens de la Catalogne furent placés sous la juridiction de l’archevêque de Narbonne; de son côté, l’archevêque d’Auch eut sous sa surveillance les chrétiens d’Aragon[129]. S’élevait-il quelque conflit entre les chrétiens d’Espagne, Charlemagne apparaissait comme arbitre. Ces chrétiens avaient-ils quelque réclamation à faire auprès du pape, Charlemagne offrait sa puissante médiation.

Sur ces entrefaites, en 777, deux émirs sarrazins des environs de l’Èbre se trouvant en guerre avec l’émir de Cordoue, franchirent les Pyrénées, et se rendirent avec une grande suite auprès de Charlemagne, en Westphalie, dans la ville de Paderborn, où se tenait alors une diète solennelle[130]. Un des deux émirs se nommait Solyman, et avait été gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livré aux troupes de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage à Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent même qu’il se soumit à la puissance du prince français.

Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d’étendre son autorité, crut l’occasion favorable pour se rendre maître d’une partie de l’Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l’Allemagne et de la Lombardie, et se disposa à franchir les Pyrénées. On était alors en 778. Il ne doutait pas qu’à son approche les populations n’accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins, qui dans leurs démarches avaient eu uniquement pour but de consolider leur indépendance, se préparèrent à résister. Il en fut de même des chrétiens des montagnes, qui avaient juré de ne plus reconnaître de joug étranger. Quand Charlemagne arriva de l’autre côté des Pyrénées, il fut obligé d’entreprendre le siége de Pampelune, qui ne se rendit qu’après une bataille sanglante. Saragosse résista également[132]. Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentèrent d’envoyer des otages.

Tout-à-coup l’on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hâta de retourner en France; mais à son passage à travers les Pyrénées, son arrière-garde fut attaquée dans la vallée de Roncevaux, par les chrétiens montagnards, aidés peut-être par les musulmans, et un grand nombre de ses plus illustres guerriers furent tués. C’est là, dit-on, que périt Roland[133].

Le pays que, dès ce moment, la France se trouva posséder de l’autre côté des Pyrénées varia d’étendue suivant les époques. C’est le pays qui fut appelé Marche, c’est-à-dire frontière, parce qu’en effet il servait de position avancée à la France du côté de l’Espagne. Il fit partie du royaume d’Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas à fonder en faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale était Toulouse. Les écrivains arabes le comprennent sous la dénomination générale de Pays des Francs, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur récit[134].

Il n’est pas de notre sujet de raconter au long les événemens qui furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions des Français en Espagne. Il suffira de faire connaître les résultats de ces nouvelles entreprises.

Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes, qui s’étaient abaissées sous son autorité, secouèrent le joug. Les Sarrazins surtout se regardèrent comme humiliés de cette soumission, et pour se venger, ils tournèrent leurs efforts contre les chrétiens de leur voisinage. Les chrétiens, habitués à une vie dure, et vêtus de peaux d’ours, se retirèrent au haut des montagnes ou au fond des vallées, et s’y défendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent obligées de s’expatrier, et vinrent demander un asile à Charlemagne. Il existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient été plusieurs fois ravagées dans les guerres précédentes, et qui se trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés, leur imposant pour unique charge l’obligation du service militaire. Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus chrétiens; c’est du moins ce qu’indiquent leurs noms[135]. Plusieurs réfugiés devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe encore des familles illustres qui font remonter jusqu’à eux leur origine[136].

L’émir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs français du tems le représentent comme un homme cruel, qui fit mettre à mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent que les chrétiens et les juifs eurent tellement à souffrir de ses exactions, qu’ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour subsister[137]. Il est certain que ce prince, forcé de conquérir son royaume, et obligé de résister à des attaques sans cesse renaissantes, ne put pas toujours préserver la fortune et la vie de ses sujets; mais il était naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c’est à ses grandes qualités qu’il faut faire remonter la civilisation maure en Espagne. Il ne paraît pas qu’Abd-alrahman ait eu des relations directes avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda à Charlemagne, qu’il appelle simplement Carlé, une de ses filles en mariage[138]; mais il veut probablement parler d’Abd-alrahman II, qui entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait à une époque où ces sortes d’alliances n’excitaient pas les mêmes scrupules qu’autrefois.

Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisième fils, Hescham, de préférence aux deux aînés. Cette circonstance ne tarda pas à amener de nouveaux troubles. Hescham s’occupa d’abord de faire reconnaître son autorité à Cordoue et dans les provinces voisines; ensuite il s’avança du côté de l’Èbre pour faire rentrer les émirs rebelles dans le devoir.

L’ordre étant à peu près rétabli, Hescham crut que le meilleur moyen d’extirper l’esprit de faction qui avait causé tant de maux en Espagne, était d’exprimer au dehors une grande pensée, une pensée propre à rallier tous les esprits. Il avait à se venger des désordres que la politique de Pepin et de Charlemagne avait excités de l’autre côté des Pyrénées; de plus il commençait à s’effrayer de l’aspect menaçant que prenaient les chrétiens des Asturies et des autres provinces septentrionales de l’Espagne. Il forma donc le dessein d’attaquer les chrétiens par tous les côtés, et il voulut que toutes les ressources de l’empire concourussent au succès d’une si importante entreprise. En effet, les pieux mahométans se plaignaient depuis long-tems de voir les forces musulmanes tournées les unes contre les autres. Plusieurs étaient allés jusqu’à dire qu’on n’était pas obligé de payer d’impôt à des princes qui ne savaient faire la guerre qu’aux disciples du prophète, et ils citaient malignement l’exemple des khalifes de Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de Constantinople, jetaient le plus grand éclat sur l’islamisme[139].