A la même époque, les Normands, quittant les contrées sauvages du nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque année des descentes sur les côtes de l’Allemagne, de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne. De leur côté les pirates d’Espagne et d’Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes du midi de la France ni à celles de l’Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l’île de Corse, pour se venger de ces continuelles déprédations, dirigea une expédition en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer et la flamme à la main[186].

Les ports de l’Espagne et de l’Afrique, d’où partaient les navires de pirates, étant en général situés dans le bassin de la mer Méditerranée, c’est dans l’enceinte de ce bassin qu’ordinairement leurs entreprises avaient lieu. Il est cependant parlé à cette époque d’un vaisseau sarrazin d’une grandeur telle qu’on l’aurait pris de loin pour une muraille, lequel fit une descente dans l’île d’Oye, en Bretagne, vers l’embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas beaucoup de traces de son passage; car il n’en est point fait mention dans les histoires particulières du pays[188].

La situation de l’empire devenait chaque jour plus effrayante, et Louis, à qui l’histoire a donné le titre peu honorable de Débonnaire, était hors d’état de s’élever au-dessus des circonstances fâcheuses où sa propre faiblesse l’avait placé. Après avoir eu l’imprudence de partager de son vivant ses vastes états à ses trois fils aînés, il eut encore l’imprudence de changer le partage qu’il avait fait, et de réserver une quatrième part pour le plus jeune de ses fils. Les trois aînés, irrités, crièrent à l’injustice et prirent les armes. Louis, tantôt vaincu, tantôt vainqueur, déposé du trône, puis rétabli, perdit toute considération aux yeux de ses propres sujets.

L’anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant, les personnes pieuses crurent reconnaître dans cette décadence générale une marque de la colère céleste, excitée par la corruption qui s’introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre adressée à tous les évêques, et datée de l’année 828, s’exprime en ces termes: «La famine, la peste, tous les genres de fléaux ont fondu sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a été irrité par nos actions perverses[189]?» Là-dessus l’empereur commande un jeûne général, et ordonne aux évêques de s’assembler en concile dans les quatre principales villes de l’empire, au nombre desquelles était Toulouse, afin d’aviser aux moyens de faire cesser ce déplorable état de choses. Les mêmes désordres affligeaient l’Espagne musulmane, et l’émir de Cordoue avait continuellement à combattre quelque rébellion nouvelle.

Les relations commerciales entre l’empire français et les provinces d’Égypte et de Syrie n’avaient jamais été interrompues. Les rapports politiques qui avaient existé entre Charlemagne et Aaron-alraschid durent être repris avec Bagdad, dès que l’orient eut recouvré la tranquillité. Il est fait mention, à l’année 831, de l’arrivée en France de trois députés envoyés de delà les mers par le khalife Mamoun, fils d’Aaron-alraschid. Deux de ces députés étaient musulmans, et le troisième chrétien. Ils offrirent à l’empereur, entre autres présens, des parfums et des étoffes[190].

La guerre continuait toujours au-delà des Pyrénées. En 838, Obeyd-allah, parent de l’émir de Cordoue, fit de grands dégâts sur les provinces occupées par les Français; de leur côté les Français pénétrèrent en Castille et y mirent tout à feu et à sang.

Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforcée par les navires des îles Maïorque et Iviça faisait une descente aux environs de Marseille, et se rendant maîtresse des faubourgs, emmenait tous les hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes[191]. C’est peut-être en cette occasion qu’eut lieu le fait attribué à sainte Eusébie, abbesse d’un couvent de Marseille, et à ses quarante religieuses, lesquelles ne voulant pas être exposées à la brutalité des barbares, se mutilèrent le nez et se rendirent la figure difforme; d’où elles furent appelées dans le pays les denazzadas[192].

Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata parmi ses enfans. L’Europe se trouvait alors sous le poids d’un de ces terribles châtimens qui, suivant l’expression de Bossuet, font sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l’innocent avec le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour s’introduire en Provence, par l’embouchure du Rhône, et dévastèrent les environs d’Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands ravages[194]. De leur côté les Normands, à l’aide de leurs barques légères, s’avançaient au centre de la France, par l’embouchure de l’Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient à faire du royaume presque un monceau de ruines. L’histoire de cette époque n’est qu’un tissu d’intrigues ambitieuses, de honteuses trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve, fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été partagés entre l’empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d’Aquitaine. Bientôt même un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se déclara comte d’Arles et de Provence[195].

Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les associèrent à leurs propres querelles.

L’Italie n’était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres de l’île de Sicile; d’autres Sarrazins avaient été appelés sur le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la principauté de Bénévent. Enfin les pirates d’Espagne et d’Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196].