On a vu que Hakam avait formé autour de lui une garde permanente, ce qui l’obligea à faire de nouvelles dépenses et à établir de nouveaux impôts. Hakam était détesté de ses sujets à cause de sa cruauté et de son humeur farouche. Une révolte ayant éclaté dans les faubourgs de Cordoue, Hakam se précipita avec sa garde sur les habitans, et pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rébellion eut été domptée, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et ordonna à tous ceux qui avaient échappé au massacre d’aller chercher une patrie ailleurs. Une partie de ces infortunés, au nombre de plus de quinze mille, firent voile pour l’Égypte et entrèrent de force dans Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d’argent que leur offrit le gouverneur, ils se dirigèrent, accompagnés d’une foule d’aventuriers de tous les pays, vers l’île de Crète, alors au pouvoir des Grecs[175]. En vain les habitans opposèrent de la résistance. Les exilés s’établirent dans l’île. Bientôt même des Sarrazins d’Espagne se rendirent maîtres des îles Baléares, et ceux d’Afrique de l’île de Sicile, de manière que toute la mer Méditerranée ne fut plus qu’un vaste théâtre de violences et de brigandages.
En 816, des députés sarrazins se rendirent auprès de l’empereur à Compiègne, de la part d’Abd-alrahman, à qui son père Hakam avait remis le timon des affaires. De là ces députés allèrent attendre l’empereur à Aix-la-Chapelle où il devait se tenir une diète[176]; mais la trève dont on convint ne fut observée ni d’un côté ni de l’autre. Une flotte sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l’île de Sardaigne; et une flotte chrétienne s’étant présentée pour la combattre, fut mise en déroute. Huit navires chrétiens furent submergés et plusieurs autres brûlés[177].
La même année Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succéda. Hakam, par suite de ses cruautés, avait reçu de ses sujets arabes le surnom d’Aboulassy[178] ou de méchant. C’est de là que nos vieilles chroniques le désignent ordinairement par le mot barbare abulaz[179].
A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le même qui plusieurs fois avait essayé de se saisir du trône, et qui avait invoqué l’appui de Charlemagne, accourut d’Afrique où il s’était retiré, et fit une nouvelle tentative. Les Français profitèrent d’une occasion aussi favorable pour pénétrer dans les parties de la Catalogne et de l’Aragon qui ne reconnaissaient pas leur autorité, et y mirent tout à feu et à sang. Mais déjà les liens divers qui tenaient les différentes parties de l’empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne avait eu tant de peine à rapprocher, commençaient à se relâcher. De toutes parts les mécontentemens éclataient, les ambitions se montraient exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accusé de félonie, c’est-à-dire probablement d’intelligence avec les Sarrazins, qu’il était chargé de combattre. Bera était du sang goth; son accusateur l’était aussi. Comme les preuves manquaient à l’accusation, on suivit l’usage établi en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda pas à s’introduire chez les Sarrazins d’Espagne. On fit battre ensemble les deux adversaires; et Bera ayant été vaincu fut considéré comme coupable[180].
Peu de tems après, les chrétiens de la Navarre, qui apparemment avaient à se plaindre de la domination française, firent alliance avec les musulmans et leur livrèrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant été envoyés par l’empereur pour étouffer la rébellion, furent attaqués à leur passage dans les Pyrénées par les chrétiens des montagnes. Asnar, l’un des deux, qui était d’origine gasconne, fut respecté; mais l’autre, nommé Eble, qui était Français, fut livré à l’émir de Cordoue[181].
Louis était impatient de venger les outrages faits à sa puissance. Sur ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, où de tout tems il avait régné des dispositions peu bienveillantes pour les émirs de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prétexte de mauvais traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hâta de se mettre en relation avec les habitans. Voici la lettre qu’il leur écrivit:
«Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, Louis, par la grâce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et tout ce que vous avez à souffrir de la cruauté du roi Abd-alrahman, qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait comme faisait son père Aboulaz, lequel voulait vous obliger à payer des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait ses ennemis, des hommes obéissans des hommes rebelles. Il veut vous priver de votre liberté, vous accabler d’impôts de tout genre, et vous humilier de toutes les manières. Heureusement vous avez bravement repoussé l’injustice de vos rois, vous avez courageusement résisté à leur barbarie et à leur avidité. Cette nouvelle nous est arrivée de différens côtés; en conséquence nous avons cru devoir vous écrire cette lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter à persévérer dans la lutte que vous avez entreprise pour la défense de votre liberté; et comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vôtre, nous vous proposons de combattre de concert sa méchanceté. Notre intention est, l’été prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d’envoyer une armée au-delà des Pyrénées, et de la mettre à votre disposition. Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre armée fera une diversion puissante. Nous déclarons que si vous êtes décidés à vous affranchir de son autorité et à vous donner à nous, nous vous rendrons votre ancienne liberté, sans y porter la moindre atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme des amis et comme des personnes qui veulent bien s’associer à la défense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne santé[183].»
Dans la diète générale que Louis tint à Aix-la-Chapelle, et où s’étaient rendus son fils Pepin, devenu roi d’Aquitaine, et les comtes des diverses provinces voisines de l’Espagne, l’empereur annonça l’intention de faire les plus grands efforts pour punir l’insulte faite à ses armes; mais avant même que la diète fût levée, un seigneur goth, nommé Aïzon, qu’on soupçonnait d’intelligence avec les Sarrazins, et qu’on avait mandé pour cet objet à Aix-la-Chapelle, prit la fuite, franchit les Pyrénées, et se mettant à la tête des mécontens de la Catalogne et de l’Aragon, s’empara de la ville d’Ausone, d’où il fit du dégât dans les pays occupés par les Français[184].
En vain l’armée française se mit en marche au printems de l’année 827. Aïzon, qui déjà avait envoyé demander du secours à l’émir de Cordoue, se rendit lui-même dans cette capitale pour presser le départ des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs soldats, entre autres une portion de sa garde commandée par son parent Obeyd-allah. Comme l’armée française s’avançait très-lentement, Aïzon et ses alliés eurent le tems de dévaster les territoires de Barcelonne et de Gironne, et de s’avancer jusqu’en Cerdagne et dans le Val-Spir, en deçà des Pyrénées, où ils commirent d’horribles ravages[185].
Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands efforts pour soutenir leur rébellion. Au bout de trois ans, n’étant pas secourus, ils furent obligés d’ouvrir leurs portes.