La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés des suites d’une telle effusion de sang. D’ailleurs les évêques du pays s’assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent qu’autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi quand elle s’excitait elle-même, autant il était contraire à l’esprit de l’Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne chez qui les mêmes violences commençaient à s’exercer, interposa sa médiation[204].

Abd-alrahman avait d’abord paru aussi irrité qu’étonné du grand nombre de chrétiens établis au cœur de ses états; dans sa colère il chassa de son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l’on prenait pour en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed.

Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs, et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique, du chant et des fêtes de tout genre. A l’exemple de son père, de son grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie. Voici la traduction de quelques vers qu’il composa dans une de ses expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme favorite, et ils donneront une idée de l’esprit qui dominait à cette époque:

«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l’ennemi, et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but!

»Que de chemins j’ai foulés! que de défilés j’ai traversés après d’autres défilés!

»Mon visage a été exposé à toute l’ardeur du soleil, tandis que les cailloux embrasés se fondaient de chaleur.

»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai donné une nouvelle vie, et j’ai renversé la croix sous mes pieds.

»J’ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205]

Le successeur d’Abd-alrahman se montra d’abord fort sévère contre les chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l’occupation du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique, il eut un instant l’idée de chasser de ses états non seulement les chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s’étaient montrés les ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer donnèrent à ses vues une autre direction.

La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l’Èbre. Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l’émir de Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de Tolède leva de nouveau l’étendard de la révolte, l’émir de Cordoue fut hors d’état de rien entreprendre.