De quelque côté qu’on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages, calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar, s’emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils s’avancent jusqu’aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de Sardaigne et de Corse.

Voici le tableau de la France qu’on trouve dans un document presque contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées, les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis à mort ou obligés de se racheter à prix d’argent. Plusieurs chrétiens abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans les lieux fortifiés ou dans l’intérieur des terres; mais plusieurs aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de tous; car ils connaissaient le pays, et il n’était pas possible de se soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent sous les ronces et les épines[207]

Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d’origine et ancien tailleur, avait pénétré avec une troupe d’aventuriers et de vagabonds dans la chaîne des Pyrénées; et s’unissant d’intérêt avec les chrétiens du pays, s’était emparé de plusieurs places fortes, d’où il bravait toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix à Charles-le-Chauve, qui n’était guère en état de lui faire la guerre; il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne, mais qu’ils s’abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d’étoffes de divers genres, de parfums, etc.[209].

L’Espagne était dans l’état le plus déplorable: la sécheresse, la famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes, tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d’épaisses ténèbres, les musulmans crurent que c’en était fait de leur empire; et comme les personnes pieuses d’entre eux attribuaient ces maux à la colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces soumises à l’émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce qu’ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l’émir ne voulait pas s’attirer ce nouvel ennemi sur les bras.

Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869, des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s’étaient ménagé une espèce de port. En ce moment, l’archevêque d’Arles, Roland, se trouvait dans l’île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres, il s’était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs de l’archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le garrottèrent, et après l’avoir conduit à bord d’un de leurs navires, ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d’argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur tous les marchés; mais dans l’intervalle l’archevêque mourut, sans doute d’effroi; et les Sarrazins, pour n’être pas frustrés de la rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu’ils purent la remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils déposèrent à terre le corps de l’archevêque, vêtu des mêmes habits que le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance n’eurent plus à s’occuper que de ses funérailles[210].

Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait à aller combattre les Sarrazins d’Italie, qui, devenus maîtres de tout le midi de la presqu’île, menaçaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacité, sans courage, et toujours disposé à entreprendre sur les états d’autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale qui avait éteint les forces de la France et des contrées voisines. En effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel côté tourner leurs regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire juré de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient entre les princes et les chefs de factions, comme s’il se fût agi de se disputer les plus riches provinces. L’état de la France, de l’Italie et de l’Espagne septentrionale, semblait être arrivé au dernier degré de l’abaissement et de la misère; mais des épreuves encore plus terribles étaient réservées à ces malheureux pays.

TROISIÈME PARTIE.

ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU’ILS FONT DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU’A LEUR EXPULSION TOTALE DE FRANCE.