Le grand Saint-Bernard, appelé jadis Mont-de-Jupiter, d’où on a fait ensuite Montjoux, a toujours, par sa situation entre le Valais et la vallée d’Aoste, servi de communication entre la Suisse et l’Italie. Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes, les Sarrazins se répandirent dans les contrées voisines.

Les mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait alors du royaume d’Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Il paraît qu’un corps sarrazin s’était établi dans Nice même. Un quartier de la ville porte encore le nom de Canton des Sarrazins[245].

Enfin les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du Graisivaudan, et l’évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des saints et les richesses de son église, du côté du Rhône, au prieuré de Saint-Donat, à quelques lieues au nord de Valence[246].

Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s’étaient ménagé dans la contrée une ou plusieurs forteresses, d’où ils dirigeaient leurs nombreuses expéditions, et qui leur servaient d’asile au besoin. Le chroniqueur de l’abbaye de Novalèse fait mention d’un château de ce genre qu’il appelle Frascenedellum; peut-être est-ce Frassineto, lieu situé près du Pô, à une petite distance de Casal, et qu’on avait appelé Fraxinetum, soit à cause du voisinage de quelque bois de frêne, soit à l’imitation du fameux Fraxinetum de Provence; ou bien est-ce la forteresse appelée aujourd’hui Fenestrelle. Quoi qu’il en soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui, vivant sur les lieux, a dû être bien informé. A l’époque où les Sarrazins occupaient le château de Frascenedellum, et que de là ils se répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un jour, parmi le butin, il se trouva une femme d’une grande beauté. Aymon se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la réclama et l’enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte Rotbaldus qui, à cette époque, dominait sur la Haute-Provence[247]; et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des affidés, il lui fit part de son projet de se dévouer à la délivrance du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille d’Aymon existait encore de son tems[248].

Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi l’Alsace et menaçant toutes les contrées voisines du mont Jura, Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Suisse et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins: «Voilà les pillards de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres que vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et exterminons-les de concert.» En même tems il fit dire ces mots aux Hongrois: «Pourquoi vous en prenez-vous à moi? Les Sarrazins occupent les vallées les plus riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous établirai à leur place.» Conrad indiqua aux barbares un lieu où ils devaient se rencontrer. Lui-même se rendit en ce lieu avec toutes ses troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les autres, et leurs forces affaiblies, il se précipita sur eux et en fit un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au massacre furent envoyés à Arles et vendus comme esclaves[249].

On ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l’Alsace et la Franche-Comté, il est à croire que la rencontre des deux peuples se fit dans un pays intermédiaire, tel que la Savoie. Le fait est que cette contrée, appelée alors Maurienne, fut long-tems occupée par les Sarrazins[250], à tel point que certains écrivains instruits n’ont pas craint de dire que le nom de Maurienne était une dérivation de celui des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage dès le sixième siècle[251]. Peut-être c’est l’événement qui, à quelques différences de noms près, a été longuement raconté dans le Roman de Garin le Loherain. D’après le roman, la Maurienne était alors sous les lois d’un prince appelé Thierry; ce prince étant vivement pressé par quatre rois sarrazins, eut recours à l’appui du roi de France[252], qui fit un appel à ses guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient les Lorrains, se rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône jusqu’auprès de l’Isère; là, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils trouvèrent les Sarrazins postés dans une vallée nommée Valprofonde et les taillèrent en pièces[253].

A cette époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et s’avançaient jusqu’aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de Constance, où ils perçaient de leurs traits les moines qui sortaient pour se livrer à leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un écrivain du tems, les chevreuils par la légèreté de leurs pas. D’ailleurs ils s’étaient sans doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnaître encore les restes. Telle fut l’étendue des maux qu’ils causèrent aux chrétiens, qu’on eût pu, dit le même auteur, en composer un gros livre. Enfin un doyen de l’abbaye, appelé Walton, se dévouant pour le salut commun, prit avec lui un certain nombre d’hommes courageux, armés de lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant qu’ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés à l’abbaye, ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de faim[254].

Ce succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent sur les Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à l’impuissance, promettait quelque repos à la Suisse et aux régions voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamités qui pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une partie des Alpes. D’ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne pouvait se croire à l’abri de leurs dévastations. Le prince chrétien qui jouait alors le rôle le plus important dans la politique de l’Europe, était Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard empereur, et à qui ses brillantes qualités ont fait donner le titre de grand. Othon s’était mis en relation avec les principaux souverains de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour le protecteur de la colonie sarrazine du Fraxinet. Un écrivain contemporain parle avec admiration des présens qu’Othon recevait de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux étrangers à la France et à l’Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des chrétiens, résolut d’envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement Abd-alrahman, dans une lettre qu’il avait envoyée précédemment à Othon, s’était servi de quelques expressions injurieuses pour le christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix pour une mission à laquelle il attachait tant de prix, d’un théologien et d’un homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même essayât de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était un moine de l’abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait Jean.

On était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s’accordent à vanter l’éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts, l’industrie, la politesse des manières avaient fait de cette ville un objet d’admiration pour l’Europe chrétienne. Abd-alrahman était en relation directe avec l’empereur de Constantinople, le pape et les divers princes chrétiens de l’Espagne, de la France, de l’Allemagne et des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent les auteurs arabes, tendaient la main de l’obéissance au khalife, et tenaient à grand honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs députés. Lorsqu’il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque c’était une députation de l’empereur grec, Abd-alrahman déployait une magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l’ambassadeur passait étaient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes ainsi que les grands fonctionnaires de l’état se plaçaient près du trône. Ensuite les imams des mosquées retraçaient en chaire, devant le peuple assemblé, des scènes si glorieuses pour l’islamisme; et les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis avec transport par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs vers les traits les plus propres à faire de l’effet sur la multitude[256].

L’ambassade du moine de Gorze n’eut pas le même éclat. Cependant elle ne fut pas dénuée de toute solennité; et comme la relation qui nous en reste, et qui fut écrite par un disciple même du moine, jette une vive lumière sur l’état respectif de la France et de l’Espagne, nous en citerons quelques fragmens.