C’est ici le lieu d’examiner si, à la suite des invasions des Sarrazins, il se forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On a cité plusieurs de ces colonies; et en effet, il est probable que dans le cours d’invasions souvent malheureuses, quelques détachemens sarrazins furent coupés du gros de l’armée et obligés de mettre bas les armes. Mais l’histoire ne nous ayant transmis le souvenir d’aucune de ces colonies, quel moyen avons-nous aujourd’hui de suppléer à son silence? Les Sarrazins ne sont pas les seuls qui aient envahi notre territoire. Sans parler des hordes barbares qui les avaient précédés, les Normands et les Hongrois ne se montrèrent-ils pas aussi acharnés qu’eux? On peut également citer les peuples de race germaine, notamment les Saxons, dont un grand nombre de familles, d’après le témoignage de l’histoire, furent transplantées par Charlemagne dans différentes provinces de l’empire. Pour distinguer ces différentes races, il faudrait que leurs descendans eussent conservé quelques restes de leur langage et de leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, où toutes les provinces se tiennent, et où tout tend à la longue à prendre une physionomie uniforme, comment ces différences se seraient-elles maintenues si long-tems? D’ailleurs, ainsi qu’on l’a vu, les bandes sarrazines comptaient dans leur propre sein plusieurs races et plusieurs croyances particulières.

Nous ne pensons pas qu’il existe maintenant en France de population dont on puisse, d’une manière certaine, faire remonter l’origine aux bandes sarrazines. On a cité une peuplade qui habite les bords de la Saône, entre Mâcon et Lyon, particulièrement celle qui est établie sur la rive gauche, et on a prétendu que cette peuplade provient d’un détachement qui, sous Charles-Martel, ne put, avec le reste de l’armée, regagner les Pyrénées. On a fait mention de quelques usages particuliers à cette peuplade; on a même relevé quelques expressions qu’on a cru d’origine arabe[409]. Mais les expressions qui ont été signalées dérivent du latin ou du vieux français, ou ont une origine absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui ne puisse s’appliquer aussi bien aux Bohémiens ou à toute autre race étrangère[410].

Il y a plus, si nous consultons l’histoire, elle nous dira que jamais colonie de Sarrazins n’exista là où l’on place celle-ci. Dans la première moitié du dixième siècle, à l’époque où les Sarrazins, les Normands et les Hongrois, s’étaient, pour ainsi dire, donné rendez-vous dans notre infortunée patrie, et que chacun de leur côté, ils entassaient ruines sur ruines, l’histoire affirme que les environs de Tournus et de Mâcon, par un privilége particulier, furent à l’abri de ces épouvantables dévastations; et que c’est là que les évêques et les moines accouraient de toutes les parties de la France avec les reliques des saints, et les trésors des églises[411]. Si une colonie sarrazine s’était trouvée dans le pays, comme l’éloignement qu’on a cru remarquer entre la population actuelle et les populations voisines aurait été alors encore plus sensible, est-ce là que les chrétiens pressés de toute part auraient cherché un refuge?

Nous rejetons également l’opinion de ceux qui ont rattaché aux invasions sarrazines la classe d’hommes établis dans le Bigorre et dans les contrées voisines des Pyrénées, et qu’on appelle Cagots. Les Cagots, qui ont subsisté jusqu’à ces derniers tems, formaient une classe à part, et passaient pour être en proie à des maladies contagieuses. Le savant de Marca supposa qu’ils étaient un reste des Sarrazins, et il faisait dériver leur nom de caas-goths, ou chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appelés dans le pays du nom de Christaas, ou de chrétiens; ce qui a donné lieu à un savant de nos jours de penser que c’étaient des chrétiens primitifs, qui n’étaient jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n’adoptant pas les pratiques mises plus tard en usage par le reste de la population, avaient fini par se trouver isolés[412]. Quoi qu’il en soit, l’opinion de Marca est insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots à ce grand nombre de peuplades éparses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs, sous les noms de Caqueux, Cacous, Capots, etc.,[413].

Nous ne parlons pas ici des Maures d’Espagne, qui, sous Henri IV, émigrèrent en France, particulièrement dans les provinces méridionales du royaume. On sait que le roi d’Espagne, Philippe III, ne voulant plus tolérer dans ses états des hommes qui étaient en opposition avec la religion dominante, et qui, bien que faisant la richesse et la force du pays, pouvaient, par leurs relations avec l’empire ottoman, alors formidable, mettre le royaume en danger, ces hommes, au nombre de plus d’un million, furent obligés de renoncer à leur patrie. Cent cinquante mille d’entre eux franchirent les Pyrénées et entrèrent en France. Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser le royaume. Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de l’empire ottoman; ceux qui restèrent en France embrassèrent le christianisme et se fondirent dans la masse de la population[414].


La littérature arabe n’a-t-elle exercé aucune influence sur la littérature des peuples du midi de l’Europe? On a attribué aux nomades de l’Arabie le premier emploi de la rime, des poésies amoureuses et des chants de guerre. En effet, c’est vers les derniers tems du séjour des Sarrazins en France, que commencèrent à se former la langue d’oc et la langue d’oil; la langue latine n’existait plus que dans les livres, et la langue germanique était tombée en désuétude. L’influence arabe dut s’exercer principalement sur la langue d’oc, commune aux peuples du midi de la France et de la Catalogne, d’abord parce que ce furent les pays où les Sarrazins se maintinrent plus long-tems; de plus, parce que la littérature des troubadours paraît avoir précédé les autres littératures de l’Europe moderne. Mais cette influence ne dut devenir vraiment sensible qu’après l’entière expulsion des Arabes du sol français. Les monumens de la littérature romane qui nous sont parvenus, sont tous postérieurs à la première moitié du dixième siècle; et sans doute, l’occupation d’une partie du royaume par les Sarrazins n’eut d’abord d’autre effet que d’entraver le développement d’une civilisation qui tendait à se communiquer à toute la société chrétienne de cette époque[415].

A l’égard des mots d’une origine incontestablement arabe qui se sont introduits dans la langue française, par exemple l’expression salam alayk (salamalek), qui signifie salut à toi, et à laquelle l’interlocuteur répond alayk alsalam, ou sur toi le salut, ces mots ont pu s’introduire en France postérieurement aux invasions des Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas oublier que les relations entre la France et les Sarrazins n’ont pas cessé avec les invasions de ces derniers; bien au contraire, ces relations n’ont fait que s’accroître, et leurs effets ont dû être d’autant plus puissans, qu’en général, à la différence des anciennes, elles reposaient sur des rapports de commerce et d’amitié.

Un effet de la domination passagère des Sarrazins que l’on ne saurait méconnaître, c’est la création d’une foule de seigneuries et de fortunes dont il existe encore des débris. Les Sarrazins s’étaient mis en possession de vallées fertiles et riches; d’autres contrées, par suite d’une politique barbare, avaient été entièrement dévastées; il était naturel que les personnes qui avaient aidé à l’expulsion des barbares eussent part aux terres conquises. C’est ce qui eut lieu dans les diocèses de Grenoble, de Gap, et dans la Basse-Provence[416]. C’est ce qui avait déjà été mis en usage dans les provinces septentrionales de l’Espagne.