Nous ne nous arrêterons pas à divers objets conservés jadis précieusement en France, et dont on faisait remonter l’origine aux Sarrazins. Ces objets consistaient en étoffes de soie, en coffrets d’ivoire ou d’argent, en calices de cristal, en armes, etc. Une partie de ces objets existe encore dans les trésors des églises ou dans les cabinets des curieux. Le prix qu’on y mettait montre la haute idée qu’on avait de l’habileté des artistes sarrazins; mais il ne prouve pas que pour le moment nos pères cherchassent à les imiter[399]. D’ailleurs, la plupart de ces objets sont postérieurs au huitième siècle[400].
Le second séjour des Sarrazins n’a pas dû être sans influence sur l’agriculture. On ne trouve ni en Provence ni en Dauphiné aucune trace de ces magnifiques canaux d’irrigation, qui font encore la richesse de Murcie, de Valence, de Grenade. Mais sans doute, dans le cours d’une si longue occupation, il se trouva parmi les envahisseurs quelques hommes amis de l’humanité, qui cherchaient à faire jouir leur nouvelle patrie des avantages de l’ancienne.
On dit que le blé noir, autrement appelé blé-sarrazin, qui forme aujourd’hui une des productions les plus importantes de nos campagnes, est originaire de la Perse; que de là il passa en Égypte, et qu’après avoir parcouru, avec les conquérans arabes, tout le littoral de l’Afrique, il pénétra avec eux en Espagne et de là en France. Chacun sait que cette plante précieuse peut servir à la fois d’engrais et de fourrage, et que sa graine fournit une farine qu’on peut convertir en bouillie.
On attribue aux Sarrazins établis en Provence l’art d’exploiter le chêne-liège, très-abondant dans la forêt qui a retenu d’eux le nom de forêt des Maures; cet arbre était depuis long-tems cultivé en Catalogne, et il constitue encore aujourd’hui une des principales richesses des environs du Fraxinet[401].
Les Sarrazins donnèrent peut-être une nouvelle activité à l’art d’extraire du pin maritime, de tout tems très-commun en Provence, notamment dans la forêt des Maures, la résine réduite à l’état de goudron, et servant à calfater les navires. Le nom de quitran, que le goudron porte encore en Provence, vient des Arabes. Il est à croire que les Sarrazins entretenaient une marine au fond du golfe de Saint-Tropès, afin d’avoir leurs communications libres par mer[402].
On a, dans un autre genre, attribué aux Sarrazins le renouvellement de la race des chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue. Il paraît qu’en effet les chevaux actuels de la Camargue proviennent d’un croisement entre les jumens du pays et des chevaux andalous. Or, les flottes sarrazines, lorsqu’elles se mettaient en mer, devaient emmener des chevaux, afin qu’arrivés à leur destination, les hommes de l’équipage pussent faire des courses dans l’intérieur des terres. Une lettre du pape Léon III à Charlemagne fait mention d’une escadre sarrazine qui était descendue dans une île voisine de la côte de Naples, ayant à bord quelques chevaux maurisques[403]. Il est vrai que le pape ajoute que l’escadre étant obligée de remettre à la voile sans pouvoir ramener les chevaux, ces malheureux animaux furent mis à mort[404]. En effet, un des articles du code militaire des mahométans est ainsi conçu: «Lorsque vous vous retirerez d’un pays ennemi, vous n’y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages, ni provisions, ni rien de ce qui pourrait tourner à la défense de l’ennemi[405].»
Nous penchons à croire que c’est plus tard qu’eut lieu le renouvellement de la race des chevaux de Provence; c’est-à-dire à l’époque où ce pays et la Catalogne appartenant au même prince, il était facile de les faire participer aux avantages l’un de l’autre. Ce qui le prouve, c’est que la race actuelle est désignée par les habitans sous le nom d’egos, mot qui est le même que l’espagnol yegua, appliqué à la jument. D’ailleurs il est fait mention, dans une charte de l’an 1184, c’est-à-dire de l’époque dont nous parlons, de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de la Camargue[406].
On peut également faire remonter le renouvellement de la race des chevaux du pays des Landes à l’époque où les guerriers de la Gascogne allant presque toutes les années au-delà des Pyrénées, pour seconder les chrétiens leurs frères dans leurs efforts contre les Maures, avaient la facilité de s’y procurer tout ce qui pouvait enrichir leur patrie.
La Provence offre encore à l’attention des curieux divers usages particuliers au pays, et qu’on a cru un reste du séjour des Sarrazins. Ce sont certaines danses qui s’exécutent le soir et dans la nuit; ces danses varient suivant les localités; mais elles s’accordent en ce qu’on y voit figurer un danseur entre deux danseuses, présentant alternativement une orange à chacune d’elles; ou bien ce sont des hommes et des femmes placés sur deux files, et qui dansent en se croisant. La personne placée à la tête de chaque file fait des gestes qui sont successivement imités par les autres. Il existe encore une espèce de danse guerrière, dans laquelle deux hommes brandissent chacun une épée, et s’agitent de manière à figurer des guerriers qui veulent enlever une bergère, ou qui essaient de la défendre contre son ravisseur[407].
Ou ces danses n’ont pas été introduites par les Sarrazins, ou bien elles ont perdu leur caractère primitif. En Orient et dans les contrées du Midi, l’esprit de jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de se mêler ainsi avec les hommes; les femmes figurent dans les danses et les fêtes, mais elles figurent seules; d’ailleurs ce sont des femmes exclues du sein de la société. Quant à la danse guerrière, c’est un reste des usages des anciens, chez qui ces sortes de danses étaient fort recherchées[408].