On a parlé d’un édifice qui sert aujourd’hui d’église au village de Planès, dans la Cerdagne française, aux environs de Mont-Louis; et on a dit que cet édifice avait été élevé par les Sarrazins, à l’époque où, antérieurement à Charlemagne, les mahométans étaient maîtres de cette partie des Pyrénées; on a ajouté qu’il leur servait de mosquée; mais cet édifice, encore parfaitement conservé, n’a rien qui ressemble à une mosquée: c’est un triangle équilatéral, ayant à chacune de ses faces un cercle dont la circonférence va passer par le centre d’un quatrième cercle qui forme la coupole supérieure. Ce ne peut pas non plus être, comme on l’a dit[393], le mausolée de Munuza, chef sarrazin, qui, ainsi qu’on l’a vu, fut pendant quelque tems à la tête du gouvernement des Pyrénées[394]. L’édifice n’a nullement la forme d’un tombeau. D’ailleurs, qui aurait élevé ce tombeau? ce ne seraient pas les chrétiens, qui avaient à reprocher à Munuza d’avoir fait brûler vif un de leurs évêques; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui regardaient Munuza comme un traître, et qui machinèrent sa mort. Cet édifice est d’une construction postérieure à l’occupation du pays par les Sarrazins. L’absence de tout ornement d’architecture ne permet pas d’en fixer la date précise; mais tout porte à croire qu’il fut élevé par les chrétiens, postérieurement au dixième siècle[395].
La seule chose qui nous reste des premières invasions des Sarrazins, ce sont des médailles arabes, ayant primitivement servi de monnaies. On trouve assez souvent de ces monnaies en Languedoc et en Provence; malheureusement elles ne portent ni nom de souverain ni nom de gouverneur de province, et ne sont d’aucun secours pour l’histoire[395].
Lorsqu’à la fin du neuvième siècle, les Sarrazins s’établirent en Provence et se répandirent de là en Dauphiné, en Savoie et en Suisse, ils avaient fait dans l’intervalle de grands progrès dans les sciences et les arts, et ils en faisaient chaque jour de nouveaux. On ne peut nier que les mahométans de l’Espagne, de la Sicile et même de l’Afrique, ne fussent alors plus avancés que les chrétiens de France et des contrées voisines, en proie à l’anarchie et à tous les malheurs qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici le tableau des merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures d’Espagne. Qui n’a entendu parler de la magnifique mosquée de Cordoue, servant aujourd’hui de cathédrale, et qui fut élevée dans la dernière moitié du huitième siècle? Qui ne connaît les ponts, les canaux d’irrigation et les monumens de tout genre, qui furent érigés en Espagne, à partir de cette époque? Ce n’était pas seulement dans les arts proprement dits que se montrait la supériorité des Sarrazins; elle se manifestait aussi dans les sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de véritable civilisation. Les Sarrazins possédaient dans la langue arabe des traductions des ouvrages d’Aristote, d’Hippocrate, de Galien, de Dioscoride, de Ptolemée; ils avaient même ajouté aux découvertes des savans de l’antiquité.
Leur supériorité était avouée par les chrétiens eux-mêmes. L’histoire a conservé le souvenir de Sanche, prince de Léon, qui, vers l’an 960, étant attaqué d’une maladie incurable, demanda un sauf-conduit au khalife Abd-alrahman III, et se rendit à Cordoue, pour y consulter les médecins arabes. L’histoire ajoute que Sanche trouva dans le savoir de ces médecins tous les secours qu’il en attendait, et que le reste de sa vie, il se montra reconnaissant du généreux accueil qu’il avait reçu[396]. Vers la même époque, un moine auvergnat, Gerbert, devenu plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait en Espagne pour s’y former à l’étude des sciences physiques et mathématiques; et ses progrès furent tels, qu’à son retour, le vulgaire le prit pour un sorcier.
Mais un très-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser à cette source d’instruction, et la masse du peuple croupissait dans l’ignorance. De quel secours pouvaient être pour nos pères les bandes sarrazines qui, le fer et la flamme à la main, dévastaient nos plus belles provinces? On l’a déjà vu: ces bandes se composaient d’aventuriers, venus de tous les pays, et ces hommes avaient pour unique objet de s’enrichir de butin. La véritable influence exercée par la civilisation arabe ne commença que plus tard, c’est-à-dire à partir seulement du douzième siècle, à la suite des guerres des croisades, lorsque la religion chrétienne et la religion musulmane, l’Orient et l’Occident, étant pour ainsi dire en présence, les peuples de France, d’Angleterre, d’Allemagne, sortirent enfin de leur léthargie, et manifestèrent le désir de prendre part aux avantages de la civilisation sarrazine. La connaissance du grec étant alors perdue en Occident, et les traités grecs se trouvant traduits en arabe, des chrétiens de France et des contrées voisines se rendirent en Espagne, pour transporter en latin les versions arabes. C’est d’après ces traductions que, jusqu’au quinzième siècle, on étudia dans nos universités la plupart des écrits légués par l’antiquité grecque.
Disons cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent plus ou moins directement à la seconde occupation de notre territoire par les Sarrazins. Ces souvenirs, quelque frappans qu’ils aient pu être d’abord, doivent l’être moins, aujourd’hui que les monumens qui devaient les perpétuer ont nécessairement été altérés par le tems.
Il est à regretter que le château élevé par les Sarrazins, au fond du golfe de Saint-Tropès, ait été détruit. Les travaux exécutés dans le roc, et dont il reste encore des vestiges, donnent une haute idée de la patience des hommes qui l’occupaient. Mais nulle part on n’aperçoit d’inscription; nulle part on ne distingue de ces signes écrits que les Grecs et les Romains n’oubliaient pas en pareil cas, et que les Arabes eux-mêmes surent employer en Espagne et ailleurs.
On a cité quelques châteaux forts, construits sur les lieux élevés, et on les a attribués aux envahisseurs; on a également rapporté à ces derniers les nombreuses tours qui, dans une grande partie de la France et de l’Italie, particulièrement sur les côtes, couronnent les montagnes et les collines; on a dit que de ces hauteurs les bandes sarrazines, soit à l’aide de feux allumés pendant la nuit, soit de toute autre manière, se faisaient part des nouvelles qui les intéressaient, et concertaient leurs mouvemens[397]. En effet, les auteurs arabes font mention des rebaths, ou lieux d’observation, élevés dans le Languedoc par Ocba, vers l’an 734[398]. Ainsi, l’opinion qui a été émise au sujet de ces tours n’est pas sans quelque fondement; mais en général, ne serait-il pas plus naturel d’attribuer les tours bâties près des côtes aux chrétiens, qui étaient sans cesse menacés par les descentes des pirates, et qui n’ayant pas de moyen de se défendre, étaient par là instruits de leur approche et avaient le tems de pourvoir à leur sûreté.