Les vainqueurs et les vaincus parlant un langage différent, quel moyen avaient-ils de communiquer ensemble? Les Arabes n’ont jamais eu de goût pour les langues étrangères. De leur côté, les chrétiens, dans ces tems d’ignorance et de barbarie, ne pouvaient guère songer à apprendre la langue arabe. L’histoire ne cite, à cet égard, qu’un abbé du monastère de Saint-Gall, appelé Hartmote, lequel en 880 joignit l’étude de l’arabe à celle du grec et de l’hébreu[387]. Ce ne fut que plus tard, au tems des croisades, que les lumières ayant fait des progrès, nos pères commencèrent à s’occuper de la langue et des croyances d’un peuple, qui avait si long-tems été maître d’une partie de leur territoire. Pour cette étude, on se rendait de préférence en Espagne, où le latin et l’arabe étaient également cultivés, et où l’on était sûr de trouver tous les secours nécessaires. Ce fut à Tolède, qu’en 1142, Pierre le vénérable, abbé de Cluny, fit faire la première traduction latine de l’Alcoran que l’on connaisse; c’est là qu’il entreprit une réfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de beaucoup d’autres ouvrages du même genre[388].
Mais on ne saurait douter que, dès le principe, il n’y eût en France un grand nombre de personnes qui parlaient l’arabe. Nous avons dit que les premiers conquérans, à mesure qu’un pays était subjugué, choisissaient un certain nombre d’otages parmi les familles les plus notables, et les envoyaient au centre de l’empire[389]. Une partie de ces otages revirent nécessairement leur patrie. Il en fut de même des captifs et des esclaves chrétiens qui avaient recouvré leur liberté; enfin, il y avait les serfs sarrazins disséminés sur tout notre territoire.
Nous ferons encore mention des pélerins et des marchands qui, même à l’époque des invasions les plus sanglantes, se rendaient en Égypte, en Syrie et dans les autres pays musulmans. On peut citer l’Anglais saint Guillebaud, qui, vers l’an 730, se mit en route à travers la France et l’Italie, et qui se trouvait en Syrie vers l’an 734. Ces pélerins et ces marchands auraient pu nous fournir les renseignemens les plus curieux sur la politique et les ressources des princes mahométans, à cette époque, et sur les dispositions de leurs peuples; en effet, combien il eût été important de savoir ce qui se disait à Damas, de la marche des armées musulmanes en occident, des effets que l’on attendait de conquêtes si merveilleuses. Malheureusement, les pélerins et les marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud, à son arrivée en Syrie, avait d’abord été arrêté comme espion; il fit voir que son unique objet était la visite des lieux sanctifiés par les mystères de notre religion, et on le mit en liberté. Il parcourut donc la Palestine, la Phœnicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife; mais nulle part, dans la relation qui nous reste de ses voyages, et qui a été écrite par une de ses cousines, il n’est dit un mot des choses que nous aurions tant d’intérêt à savoir.
A cette époque, la disposition des esprits devait empêcher les personnes pieuses d’apporter une attention convenable à ces malheureux événemens. On était persuadé que ces horribles invasions étaient un effet du courroux céleste, excité par les péchés des hommes. Or, la piété dirigée d’une certaine manière tient en quelque chose à l’esprit de fatalisme. Les personnes préoccupées de cette idée négligeaient les moyens humains, et se résignaient à un sort qu’elles auraient peut-être évité sans cela[390]. Quelle différence entre cet abattement et l’entraînement qui plus tard amena le mouvement des croisades!
On a vu que les Sarrazins, dans leurs courses dévastatrices, s’emparaient des femmes et des enfans des deux sexes. Les garçons devenaient soldats; pour les femmes et les filles, elles servaient à perpétuer la race des envahisseurs. Cette manière d’entretenir leurs forces, indépendamment des secours qu’ils recevaient continuellement d’Espagne et d’Afrique, entrait d’avance dans leurs calculs. On en peut juger par ce qui eut lieu lors de leur établissement dans l’île de Crète. Nous avons dit, qu’à la suite d’une rébellion des faubourgs de Cordoue, quinze mille habitans furent obligés de s’expatrier, et qu’après avoir fait une descente sur les côtes d’Égypte, ils se dirigèrent, avec d’autres aventuriers, vers l’île de Crète. Le chef de l’expédition, charmé de la beauté du climat et de la fertilité du sol, résolut d’y former une colonie, et mit le feu à sa flotte. A la vue des flammes, ses compagnons étonnés demandèrent comment ils pourraient désormais communiquer avec leurs femmes et leurs enfans. Là-dessus, le chef leur dit: «Je vous donne une nouvelle patrie; elle vous fournira des femmes; c’est à vous à vous procurer des enfans[391].
Les Sarrazins, à leur première entrée en France, ne pensaient à rien moins qu’à subjuguer cette belle contrée, et à la soumettre, ainsi que le reste de l’Europe, aux lois de l’Alcoran. Mais plus tard, leurs bandes eurent uniquement pour mobiles l’amour du pillage, la soif de la vengeance et le goût des aventures. L’établissement des Sarrazins en Provence, à la fin du neuvième siècle, et leurs incursions dans les montagnes des Alpes, furent un événement purement fortuit. Au témoignage de l’historien Liutprand, on peut joindre la manière dont les mahométans subjuguèrent l’île de Sicile. Deux années s’étaient écoulées depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce grand prince était encore un objet de terreur pour les barbares. Le gouverneur grec de l’île de Sicile, s’étant révolté contre l’empereur de Constantinople, envoya demander du secours au prince africain de Cayroan. Le prince consulta les notables du pays; tous furent d’avis qu’on envoyât du secours au gouverneur; mais ils voulaient qu’on ne fît aucun établissement dans l’île, et qu’on se bornât à enlever les richesses faciles à emporter. Tous étaient persuadés que l’île, étant si rapprochée du continent italien, serait secourue, soit par les Grecs, soit par les Français, et que jamais un peuple qui parlait une langue et professait des croyances différentes ne parviendrait à s’y fixer d’une manière solide. «Quelle est, demanda quelqu’un, la distance qui sépare l’île du continent?» On lui dit qu’une même personne pouvait aller deux ou trois fois en un jour, de l’île sur le continent et du continent dans l’île. «Et quelle est, reprit le premier, la distance de la Sicile à l’Afrique?» On lui dit qu’il y avait pour un jour et une nuit de navigation. «En ce cas, répliqua l’autre, fussé-je un oiseau, je ne me hasarderais pas à prendre ma demeure dans cette île[392].» En effet, ce ne fut qu’après coup, que les Sarrazins d’Afrique songèrent à occuper la Sicile; et ce qui les y décida, ce ne fut pas seulement la richesse du pays, ce fut encore l’anarchie qui désolait l’île. On en peut dire autant de leur établissement dans l’Italie méridionale. Ce furent les princes du pays, divisés entre eux, qui les y appelèrent et les y maintinrent.
Telles sont les considérations qui nous ont paru propres à jeter du jour sur le caractère général des invasions des Sarrazins en France, et sur les circonstances qui les accompagnèrent; elles se plaçaient d’autant plus convenablement ici, qu’elles serviront à éclaircir les questions qui nous restent à examiner. Et d’abord, quel vestige trouve-t-on du séjour des Sarrazins dans le royaume et dans les contrées voisines?
Nous croyons que les premières invasions des Sarrazins, si on fait abstraction des dévastations qui en furent la suite immédiate, ne laissèrent qu’une trace assez légère. Ce n’est pas que l’esprit religieux eût aveuglé les habitans du midi de la France, au point de leur fermer les yeux sur les exploits et les travaux de guerriers qui, à l’exemple des Romains, se croyaient destinés à la conquête du monde. L’espèce d’éloignement des hommes du midi de la France pour les hommes du nord d’une part, et de l’autre le désordre qui existait dans toutes les classes de la société, avaient éteint presque tout patriotisme.
Le peu de traces que les Sarrazins laissèrent d’abord de leur séjour nous semble tenir à une autre cause. C’est que sortant à peine de leur désert, ils étaient encore étrangers à toute idée de civilisation, et qu’ils ne purent par eux-mêmes rien édifier de grand. En effet, à Narbonne, où ils se maintinrent pendant quarante ans, et qui était devenue leur boulevart en France, il ne reste pas le moindre vestige de monument élevé par eux. Apparemment ils se bornèrent à augmenter les fortifications de la ville, et à en faire une place imprenable. Dans une cité où l’on rencontre à chaque pas des débris de la domination romaine, il n’existe plus aucun pan de muraille, aucune inscription qu’on puisse rattacher d’une manière certaine aux Sarrazins, et il ne paraît pas qu’aucun écrivain en ait jamais mentionné.