De leur côté, les chrétiens, de l’aveu de saint Euloge, qui fut lui-même victime de la persécution de 850[376], quand ils entendaient les crieurs musulmans appeler du haut des mosquées les fidèles à la prière, croyaient entendre la voix de l’antechrist, et se hâtaient de faire le signe de la croix.


A l’égard des impôts établis par les Sarrazins, on a vu que le gouverneur d’Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit de l’ordre dans les finances, et qu’il étendit successivement les mêmes mesures à l’Espagne et au Languedoc. Jusque-là, la plus grande confusion s’était fait remarquer dans l’assiette des impôts et la solde des troupes[377].

Alsamah commença par distribuer aux guerriers et aux familles musulmanes pauvres une partie des terres enlevées aux chrétiens, terres dont quelques hommes puissans s’étaient arrogés les revenus. Le reste fut laissé au fisc, et les revenus en furent déposés dans le trésor public.

Les biens distribués aux vainqueurs furent taxés au dixième du produit; ceux qui furent laissés aux chrétiens payèrent le cinquième, c’est-à-dire le double[378]. Dans les commencemens, pour attirer les chrétiens, il fut décidé que ceux qui se soumettraient volontairement seraient traités comme les musulmans eux-mêmes; mais cette faveur ne fut pas maintenue.

Indépendamment de ce tribut de vingt pour cent, qui devait être fort lourd, si on en juge par la nature de certains terrains, les chrétiens avaient à acquitter une espèce de capitation ou d’imposition personnelle, qui variait suivant la fortune des individus. Cette imposition n’atteignait que les chrétiens mâles parvenus à l’âge adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens, soit du travail de leurs mains; elle portait le nom de djizyé, ou compensation, et était regardée par les musulmans comme un dédommagement de la faveur qu’ils avaient faite aux chrétiens, en leur laissant la vie et l’exercice de leur religion. Tout chrétien qui embrassait l’islamisme était par cela même affranchi de cette charge[379].

Enfin, les chrétiens payaient un droit pour les marchandises et les biens meubles. Ce droit, qui était pour les musulmans de deux et demi pour cent, a varié pour les chrétiens suivant les tems et les lieux. Il était, à cette époque, pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce droit était appelé ordinairement zekat, c’est-à-dire purification, et était censé rendre licite l’usage des biens eux-mêmes. En effet, les musulmans, témoins chaque jour des excès du despotisme, sont persuadés que le bien mal acquis ne porte pas bonheur; et ils croient se mettre en garde contre les chances auxquelles nous sommes continuellement sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le zekat payé par les musulmans est regardé comme un sacrifice volontaire, et doit être abandonné aux pauvres. Quant à celui qui était acquitté par les chrétiens, il était employé en partie à secourir les pauvres et à racheter les captifs[380].


On sera peut-être curieux de savoir de quelle manière les auteurs arabes désignent les peuples chrétiens avec lesquels leur nation a été si long-tems en rapport, soit de guerre, soit d’amitié. Les chrétiens soumis à la domination musulmane sont appelés moahid[381], ou confédérés, et ahl-aldzimmet[382], ou protégés. En effet, du moment que les chrétiens obtenaient la vie et l’exercice de leur religion, et qu’ils se soumettaient à payer tribut, il y avait obligation réciproque entre les deux parties, et promesse de la part des vainqueurs de protéger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux chrétiens, surtout à ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorité, les titres de eledj[383], ou professant une autre religion; adjemy[384], ou appartenant à une autre race. Ils les nomment aussi moschrik[385], ou polythéistes; en effet, les musulmans sont persuadés que les chrétiens, en admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux différens[386].