Si de l’administration politique nous passons à l’administration religieuse, nous manquons également de renseignemens positifs; mais, à l’aide d’inductions tirées de ce que les mahométans pratiquèrent ailleurs, on pourra se faire une opinion raisonnée.

La masse de la population à Narbonne et dans les villes voisines resta chrétienne; et cette masse était nombreuse, puisqu’elle suffit plus tard pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc respecté la religion du pays, et ils avaient laissé aux habitans des chapelles et des églises pour exercer leur culte; il était de plus resté des ecclésiastiques pour desservir ces églises.

Mais là, ce nous semble, se bornèrent les concessions; et ce serait une erreur de croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les autres villes frontières, comme ils le faisaient à l’égard de Cordoue et des autres contrées situées au centre de l’empire. A Cordoue, les Sarrazins s’étaient bornés à s’emparer des églises principales, et à dépouiller les autres de leurs biens; ces dernières étaient restées au pouvoir des chrétiens, et ceux-ci avaient conservé leurs évêques, ou du moins des préposés ecclésiastiques d’un ordre supérieur. Ils avaient même conservé des monastères de l’un et de l’autre sexe; en un mot, les Sarrazins leur avaient laissé l’usage des cloches, faveur qu’ils n’avaient accordée aux chrétiens ni en Afrique ni en Asie[367].

Rien de semblable ne se voit ni à Narbonne, ni dans les villes voisines. On n’y aperçoit ni évêques, ni couvens. Il est vrai que le désordre qui se manifeste à cette époque dans la plupart des églises du midi de la France n’était pas seulement l’ouvrage des Sarrazins; il existait depuis plus de cinquante ans, ainsi que le reconnaît saint Boniface, archevêque de Mayence, dans une lettre qu’il écrivit en 742, au pape Zacharie[368]; et c’était une suite des bouleversemens occasionés par les guerres entre les enfans de Clovis. Mais ce désordre ne s’était pas jusque-là fait remarquer dans les provinces septentrionales de l’Espagne, et il se manifeste avec l’arrivée même des Sarrazins; il y a plus, il ne finit qu’à mesure que les Sarrazins évacuent le pays[369].

On lit, dans une vie anonyme de Louis-le-Débonnaire[370], qu’en 802, lorsque les Français enlevèrent Barcelone aux Sarrazins, Louis, avant de prendre possession de la ville, se rendit dans l’église de Sainte-Croix, pour y remercier Dieu d’une conquête si importante. Comme l’église de Sainte-Croix sert encore aujourd’hui de cathédrale, le savant de Marca avait induit de ce passage que les chrétiens de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient conservé leur principale église, et par conséquent leur évêque et leur haut clergé. Mais, dans le passage correspondant du poème d’Ermoldus Nigellus, déjà cité, et qui n’a été publié que long-tems après de Marca, il est dit que Louis, avant de se rendre à l’église, la fit purifier; par conséquent, dans l’intervalle, l’église de Sainte-Croix avait été convertie en mosquée. En effet, pour nous servir de l’expression du poète, la cathédrale de la capitale de la Catalogne avait été vouée au culte du démon[371].

Nous pensons que les musulmans mirent leur politique à écarter des villes frontières les évêques et le haut clergé, et à restreindre, le plus qu’ils purent, les relations des chrétiens de leurs domaines avec ceux des autres contrées. Ce qui le prouve, c’est l’importance que Charlemagne, à mesure que son pouvoir s’étendit, mit à favoriser ces relations, et à s’en charger lui-même.

On peut, du reste, à certaines restrictions près, juger des rapports religieux qui durent se former entre les chrétiens de France et les Sarrazins, par ce qui eut lieu en Espagne.

Le nombre des églises laissées aux chrétiens avait été déterminé au moment de la conquête, et il leur était défendu d’en construire de nouvelles. Mahomet a dit: «Ne laissez pas élever, par les infidèles, des synagogues, des églises et des temples nouveaux; mais qu’il leur soit libre de réparer les anciens édifices, et même de les rebâtir, pourvu que ce soit sur l’ancien sol[372]

Les chrétiens ne pouvaient faire de procession en public, et les offices sacrés devaient se célébrer les portes fermées. Si un chrétien voulait se faire musulman, il était défendu aux autres chrétiens d’y mettre obstacle[373].

Nous avons dit que les chrétiens de Cordoue et des autres villes de l’Andalousie étaient en général traités avec douceur, et que, de leur côté, les chrétiens avaient pour les musulmans certaines déférences: par exemple, ils circoncisaient leurs enfans, et s’abstenaient de chair de porc[374]. Néanmoins, à s’en tenir au témoignage d’un chrétien de Cordoue, qui, à la vérité, écrivait au moment de la persécution de l’année 850, il existait une haine profonde entre les musulmans et les chrétiens, surtout en ce qui concernait les pratiques extérieures du christianisme. Cet auteur s’exprime ainsi: «Aucun de nous n’ose manifester ouvertement ses croyances; quand quelque devoir sacré oblige les ecclésiastiques à paraître en public, sitôt que les mahométans voient en eux les marques de leur ordre, ils éclatent en propos outrageans; et, non contens de leur adresser des injures et des railleries, ils les poursuivent à coups de pierres. S’ils entendent le bruit de la cloche, ils se répandent en malédictions contre la religion chrétienne[375].» Plusieurs d’entre les musulmans auraient cru être souillés, si un chrétien les eût approchés.