On voit qu’outre les serfs sarrazins, il y avait en France des Sarrazins propriétaires. La plupart, à l’exemple des juifs, s’occupaient de finances et prêtaient à intérêt; plus d’une fois, lorsque la fureur populaire éclata contre les juifs usuriers, les Sarrazins furent enveloppés dans leurs désastres[363].

Ces Sarrazins, non plus que les serfs de la même nation, ne pouvaient épouser des femmes chrétiennes, ni les donner comme nourrices à leurs enfans. Eux et toute chrétienne qui aurait cohabité avec eux, étaient privés de la sépulture ecclésiastique. Ils payaient la dîme de leurs biens comme les chrétiens; de plus, ils étaient obligés d’observer les fêtes chrétiennes, et ne pouvaient ces jours-là se livrer à aucun ouvrage servile[364]. Il ne reste plus maintenant de trace de cette classe infortunée.


Sans doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassèrent le christianisme. C’était une suite naturelle de l’état de choses qui existait alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de Français qui se firent musulmans. Les premières invasions des Sarrazins en France, et l’abominable commerce d’enfans chrétiens des deux sexes qui se faisait dans toute l’Europe, durent conduire chez les musulmans un nombre incalculable d’individus. D’ailleurs, il ne faut pas se le dissimuler, l’extrême facilité avec laquelle les musulmans ont de tout tems accueilli les chrétiens qui se présentaient, jointe aux avantages que les renégats et les aventuriers ont toujours rencontrés chez eux, multiplia nécessairement les apostasies.


Passons maintenant à la manière dont les Sarrazins, en s’établissant en France, traitèrent les peuples vaincus, et à la politique qui les dirigea dans l’administration civile et religieuse et dans les impôts. On sent bien qu’il ne s’agit pas ici des courses à main armée que firent les Sarrazins, et qui furent accompagnées de violences et d’excès de tout genre. Nous excluons non seulement les premières invasions des Sarrazins dans le midi de la France, mais encore le long séjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en Dauphiné, en Piémont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l’a vu, ce séjour, si on excepte quelques positions fortifiées, fut toujours précaire. Dans aucune de ces contrées, les Sarrazins n’occupèrent le pays tout entier. Tandis que certaines bandes étaient maîtresses des passages des montagnes et des rivières, et se bornaient à rançonner les voyageurs, les hommes paisibles cultivaient les vallées fertiles, et consentaient même quelquefois à payer un tribut au prince du pays. Quant à la partie de la Provence qui était située aux environs de leur château-fort du Fraxinet, les Sarrazins ne conçurent pas d’autre politique que d’y tout détruire et de s’entourer de ruines. On ne peut mieux comparer les bandes sarrazines, à cette époque, qu’aux troupes de brigands qui, dans les dernières années, ont désolé une partie des états du pape et du roi de Naples.

Les observations que nous avons à faire s’appliquent uniquement à la forme de gouvernement que les Sarrazins établirent en Languedoc, lorsqu’ils se trouvèrent maîtres paisibles de cette province, entre les années 724 et 758, sous le règne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref. Les renseignemens nous manquent pour ces tems reculés; mais on a vu qu’à la suite des guerres intestines qui ne tardèrent pas à s’élever parmi les vainqueurs, c’est-à-dire à partir de l’année 737, les chrétiens goths du Languedoc avaient repris une partie de leur ancien crédit, et qu’ils avaient leurs comtes particuliers, leurs viguiers et leurs lois nationales[365]. D’un autre côté, Isidore de Beja, écrivain contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le gouverneur de l’Espagne, Ocba, avait coutume d’appliquer à chacun des peuples qui étaient soumis à son autorité leur législation particulière. Enfin, il nous reste une ordonnance rendue à la même époque par un gouverneur sarrazin de Coïmbre, et qui montre que les chrétiens du Portugal étaient assujétis à une administration analogue. Voici ce que porte cette ordonnance:

«Les chrétiens de Coïmbre auront leur comte particulier, qui les régira d’une bonne manière, et comme les chrétiens ont coutume d’être régis. Ce sera au comte de régler leurs différends; seulement il ne pourra condamner personne à mort sans l’ordre du magistrat musulman. Il sera obligé de conduire le prévenu devant le magistrat; on donnera lecture du texte de la loi chrétienne, et si le magistrat y consent, on mettra le prévenu à mort. Les petites villes auront aussi leur juge particulier, qui les gouvernera équitablement, et tâchera de prévenir les altercations. Si un chrétien offense un musulman, le magistrat lui appliquera la loi musulmane; si un chrétien porte atteinte à l’honneur d’une musulmane non mariée, il embrassera l’islamisme, et épousera la musulmane; sinon il sera mis à mort. Si la musulmane était mariée, son séducteur sera tué sans rémission[366]

Ces divers témoignages nous montrent quel fut le système d’administration adopté par les Sarrazins pour le Languedoc; et ce système était à peu près le même partout.