A l’égard des musulmans qui n’avaient pas de rançon à offrir, ils étaient, à l’exemple des juifs et des payens, réduits à l’état d’esclavage. Les esclaves attachés au service d’un maître, et les serfs rangés parmi les dépendances des fermes et des terres, formaient dans l’Europe chrétienne une grande partie de la population des villes et des campagnes; ils ne pouvaient ni posséder ni tester, et constituaient une partie de la richesse. On pouvait les vendre, les battre, ou même les mettre à la torture. La plupart des serfs étaient chargés de chaînes, afin qu’ils ne pussent s’échapper. Heureusement, l’intérêt, à défaut de la charité, vint au secours de l’humanité souffrante. Comme les serfs et les esclaves, lorsqu’ils étaient maltraités, prenaient la fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre eux, s’efforçaient de se les enlever réciproquement, les maîtres furent obligés d’user de quelques ménagemens.

Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et les esclaves juifs et payens, ne pouvaient s’allier avec des femmes chrétiennes, même réduites à l’état de servage; celles qui avaient la faiblesse de céder étaient privées de la sépulture ecclésiastique. Pendant long-tems, il ne fut pas même permis aux serfs de la même religion de se marier entre eux; seulement les deux sexes, avec la permission du maître, pouvaient cohabiter ensemble, et les enfans qui naissaient de cette union étaient, ainsi que les parens, la propriété du maître.

L’esclavage paraît avoir fini en Europe dès le douzième siècle; mais il continua dans quelques contrées pour les peuples non chrétiens, notamment pour les Sarrazins; c’est du moins ce qu’indiquent plusieurs faits du douzième siècle et des siècles suivans[353].

Pour le servage, il se maintint beaucoup plus long-tems. Néanmoins il diminua à mesure que les mœurs se polirent, et que l’esprit de l’évangile, qui a proclamé tous les hommes frères, reçut son développement. Les hommes pieux se firent, en certaines occasions, notamment quand il leur survenait un événement heureux, un devoir de mettre leurs serfs en liberté. D’un autre côté, l’usage s’établit de considérer comme libre tout serf qui demandait le baptême. Les serfs finirent par se fondre dans le reste de la population.

Ordinairement les serfs sarrazins étaient attachés aux fermes appartenant, soit à des particuliers, soit à des églises et à des monastères. D’autres fois ils étaient attachés à la personne du maître, et l’accompagnaient partout où il allait. On a vu qu’une partie des captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris devant Narbonne, furent cédés à des églises ou distribués à des particuliers. Il avait dû en être de même des Sarrazins de Provence, qui survécurent au désastre de leur nation, en 975, et en général de tous les détachemens sarrazins qui, dans le cours de leurs expéditions en France, avaient été séparés du corps de l’armée.

Le nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute alimenté, soit par les guerres des croisades proprement dites, soit par les guerres des Français contre les Maures d’Espagne et contre les autres peuples musulmans établis sur les bords de la mer Méditerranée, soit enfin par le commerce[354]; il est certain que leur existence en France se prolongea fort long-tems. Arnaud, archevêque de Narbonne en 1149, légua des Sarrazins de ses domaines à l’évêque de Béziers[355]. Vers l’an 1250, Roméo de Villeneuve, ministre des comtes de Provence, ordonna par son testament de vendre les Sarrazins des deux sexes qui étaient dans ses terres[356]. Deux cents ans après, il est fait mention de trois serfs maures achetés par le roi René[357].

Voici quelques traits qui achèveront de faire connaître le sort réservé aux Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Français, et qui n’étaient pas rachetés par leurs frères.

Un article du concile de Taragonne en 1239, et un statut de l’évêque de Béziers en 1368, voulaient que les Sarrazins de l’un et l’autre sexe, ainsi que les juifs, portassent un habillement particulier, et pour la couleur et pour la forme[358].

Le commerce entre Sarrazins d’un sexe différent, qui avait lieu dans certaines localités, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un statut de l’ordre de Cîteaux, en 1195, défendit aux maisons de l’ordre de réunir dans la même habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y avait même des établissemens religieux où il était défendu de recevoir des serfs sarrazins[359].

On a vu que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par là même libres. Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les serfs de recevoir le baptême, cachait une ruse, et que devenus libres, ils retournaient à leurs égaremens, les maîtres eurent la faculté de les éprouver pendant quelque tems[360]. Mais alors on vit des chrétiens inhumains, pour n’être pas frustrés d’un vil avantage, gêner leurs serfs dans les efforts qu’ils faisaient pour être admis au sein du christianisme[361]; on les vit même, après que leurs serfs étaient baptisés, les retenir malgré les lois sous le joug et user des plus cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape Clément IV, adressée, en 1266, à Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le souverain pontife s’élève contre un abbé du monastère de Saint-Benoist de Mirande, lequel avait fait mettre à la torture un riche Sarrazin converti, sous prétexte que sa conversion n’était pas sincère, et qui s’était emparé des biens de cet infortuné, au détriment de ses enfans[362].