Les esclaves restés fidèles aux lois du christianisme ne perdaient pas tout espoir de recouvrer leur liberté. Les princes et les riches, parmi les mahométans, quand il leur arrivait quelque événement heureux, ne connaissaient pas de meilleure manière de témoigner leur reconnaissance à Dieu, que de mettre leurs esclaves en liberté. Le fameux Almansor, en l’an 997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remporté de grands succès en Afrique, fit briser, en actions de grâces, les fers de dix-huit cents chrétiens des deux sexes[347].

Les chrétiens devaient exciter encore plus d’intérêt dans leur propre patrie, auprès de leurs parens, de leurs amis et des personnes qui partageaient leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des hommes munis d’argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter un père, un frère ou un ami. Souvent le prince s’interposait dans la négociation, et payait une partie du prix du rachat. Plus tard l’esprit de charité, qui caractérise le christianisme, donna naissance à ces touchantes confréries qui ont subsisté jusqu’à la révolution, et qui se vouaient à la rédemption des captifs. Quitter ses foyers et renoncer à toutes ses commodités pour aller dans des pays barbares, au secours de frères malheureux, au risque de partager leur sort, était regardé comme le comble de l’héroïsme, et l’était en effet. L’histoire a conservé le souvenir du dévouement d’Isarn, abbé de Saint-Victor à Marseille, qui, en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques chrétiens enlevés par des pirates, sur les côtes de Provence. Isarn était alors affaibli par une longue maladie; il eut à vaincre les instances de ses moines, qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues du voyage; Isarn eut beaucoup de peine à parvenir dans les lieux où les captifs avaient été déposés; enfin, quand les chrétiens eurent recouvré leur liberté, et qu’ils se furent mis en mer pour retourner dans leur patrie, d’autres pirates se présentèrent, qui les enlevèrent. Là-dessus, nouvelles courses, nouvelles sollicitations; tels furent les obstacles qu’eut à surmonter Isarn, qu’à peine de retour avec les captifs à Marseille, il succomba à ses fatigues[348].

Les femmes surtout étaient à plaindre, dans ces déplacemens forcés de populations. Faibles et vouées, par la nature de leur sexe, à une vie retirée, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer à fixer les regards de leurs parens et de leurs amis. Quelquefois elles étaient employées dans les harems et les sérails, auprès des épouses de leur maître, en qualité de femmes de chambre. Celles qui se faisaient remarquer par leurs attraits, leurs dispositions pour la danse, la musique, la broderie, étaient achetées par des femmes qui leur faisaient donner une éducation soignée, et les revendaient à haut prix. C’était le don le plus précieux qu’on pût faire aux khalifes et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d’un rang illustre, partageaient quelquefois le lit de leur maître. Qui sait si Lampégie, fille d’Eudes, duc d’Aquitaine, n’éprouva pas la même destinée?

En général, les captives jeunes se trouvaient à la merci de l’homme qui les possédait, et finissaient par être associées à son sort. Nous avons dit que, chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte de la condition dans laquelle est née la femme. On sait d’ailleurs que cette loi, qui a été faite pour des climats ardens, permet aux hommes, non seulement d’avoir quatre épouses, mais de cohabiter avec toutes les esclaves qu’ils peuvent se procurer. Il est rare que chez les musulmans, un homme épouse quatre femmes à la fois; ces quatre épouses seraient un grand embarras, même dans un pays où la femme est censée occuper un rang inférieur; mais il y a peu d’hommes qui n’aient quelque esclave; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient lieu d’épouse et de servante.

Si le maître admettait son esclave au rang d’épouse, elle devenait par cela même libre, et les enfans l’étaient aussi. La mère et les enfans participaient aux mêmes avantages que les personnes nées dans le rang le plus illustre. Si le maître, tout en ne contractant pas de lien avec son esclave, reconnaissait les enfans qu’il en avait eus, les enfans étaient censés nés libres; de plus, la mère était affranchie par le fait même; mais elle restait sous le pouvoir du maître; seulement, à sa mort elle recevait de droit la liberté; en attendant, on ne la traitait plus en esclave; elle était appelée ommveled ou mère d’enfant. Les khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue, avaient, dans leur sérail, de ces mères d’enfant. Tous les enfans d’Aaron-alraschid, à l’exception d’un seul, n’avaient pas d’autre origine. Mais si les enfans que le maître avait de son esclave n’étaient pas reconnus par lui, ils étaient censés bâtards; eux et leur mère restaient dans la servitude. Alors, ils étaient traités à peu près comme un vil bétail.

Pour donner une idée des étranges destinées réservées aux chrétiens des deux sexes, qui furent emmenés de France, nous nous bornerons à citer les traits suivans: Un guerrier des environs de Toulouse, appelé Raymond, vers la fin du dixième siècle, s’était mis en mer pour aller visiter les saints lieux. En route, son vaisseau fit naufrage sur les côtes d’Afrique, et il tomba au pouvoir des Sarrazins. Réduit à l’esclavage, son maître l’occupa à la culture de ses terres. Alors Raymond, qui n’était pas habitué à ce genre de travail, avoua qu’il avait été élevé pour la gloire des combats. On l’admit donc au nombre des guerriers du pays, et il ne tarda pas à se signaler. Il prit part aux différentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l’Afrique, étant quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s’attachant avec le même zèle aux intérêts de ses nouveaux maîtres; enfin la fortune des armes l’amena en Espagne. Il se trouvait présent, avec beaucoup d’autres chrétiens, à la bataille qui fut livrée en 1009, aux environs de Cordoue; c’est là, qu’après quinze années de courses et d’aventures, il fut repris et mis en liberté par Sanche, comte de Castille[349]. Quelque tems auparavant, une captive chrétienne, prise fort jeune, avait été formée aux arts de la danse, du chant et de la musique. Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des amateurs de Médine et d’autres villes d’orient; à son retour, le roi de Cordoue l’avait attachée à sa personne, et en avait fait sa femme favorite[350]. Enfin, pour compléter le tableau, quelques chrétiens, employés à la même époque dans le palais des princes de Cordoue, se rendaient dignes de la palme du martyre.


Le sort des musulmans qui tombaient entre les mains des Français se rapprochait beaucoup de celui qu’avaient à subir les captifs chrétiens. On a vu que l’esclavage était admis, en France, à l’égard des captifs germains, slaves et autres payens du nord de l’Europe; il devait l’être aussi pour les captifs sarrazins. La principale différence entre les captifs français au pouvoir des Sarrazins, et les captifs sarrazins au pouvoir des Français, c’est qu’en France, il y a toujours eu une ligne de démarcation entre les hommes nés esclaves ou traités comme tels, et les personnes de condition libre. La loi mettait même alors une grande différence entre les simples bourgeois et les gentilshommes.

Parmi les captifs sarrazins, plusieurs étaient rachetés, soit par leurs parens, soit par leurs amis, soit par leur souverain, soit enfin à l’aide de legs que faisaient pour cet objet de pieux mahométans. En effet, tandis qu’il s’était formé, en France, des établissemens pour la rédemption des captifs, des établissemens analogues avaient pris naissance chez les musulmans d’Espagne. Quelqu’un demandant à Mahomet ce qu’il devait faire pour mériter le ciel, le prophète répondit: «Délivrez vos frères des chaînes de l’esclavage.» Un auteur arabe nous apprend que, du tems de Charlemagne, sous l’émir de Cordoue, Hescham, les armes musulmanes furent une année si heureuses, qu’on ne trouva pas à employer l’argent légué pour cet effet[351].

Les captifs musulmans destinés à être vendus étaient amenés à Arles, à Marseille, à Narbonne, où se rendaient des agens de leur nation. Quelquefois, les guerriers sarrazins profitaient des descentes qu’ils faisaient sur nos côtes, pour réclamer les captifs qui s’y trouvaient[352]. D’autres fois, les princes chrétiens qui voulaient se rendre les chefs favorables les leur envoyaient en présent.