Nous avons dit que parmi les conquérans, plusieurs étaient excités par l’appât du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins n’eurent pas d’autre moyen de se dédommager de leurs dépenses et de leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolément était maître de tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d’un corps, portait ce qu’il prenait dans un lieu désigné par les chefs; le butin était mis en commun, et, quand l’expédition était terminée, on procédait au partage.

Le butin se composait des métaux précieux, monnayés ou non monnayés, des étoffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux et des captifs de tout sexe et de tout âge. Les captifs formaient toujours la meilleure partie du butin, par la facilité qu’on avait, soit de les vendre, soit d’en tirer un service personnel. On les estimait d’après leur âge, leur sexe, leurs forces physiques et la forme de leurs traits.

Le chef commençait par prélever, pour le souverain, le cinquième de tout le butin, appelé le lot de Dieu, et le souverain disposait de ce cinquième comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une partie en bonnes œuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout le reste était distribué aux soldats, de manière que le cavalier eût le double du fantassin[341].

Aussitôt le partage fini, il s’établissait une espèce de marché, où ceux qui n’étaient pas contens de leur lot le vendaient ou l’échangeaient. A la suite des armées se trouvaient des marchands et des spéculateurs, et les objets vendus étaient ensuite répandus dans toutes les provinces de l’empire.


C’est ici le lieu de parler, avec quelques détails, des chrétiens français des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains des barbares. On a vu qu’il fallait bien se garder de confondre ces captifs avec ce qu’on nomme aujourd’hui des prisonniers de guerre.

Dès qu’un chrétien était pris, on lui attachait les mains derrière le dos; c’est ce qui fait qu’on l’appelait assyr[342], d’un mot arabe qui signifie garrotté, à peu près comme les Romains nommaient leurs captifs vinctus. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les mains duquel le chrétien était tombé, devenait son maître; il pouvait l’employer à son service, le vendre, le battre ou même le tuer. Le chrétien devenu esclave était alors appelé mamlouk[343], c’est à dire possédé, parce qu’en effet il ne s’appartenait plus à lui-même; on le nommait aussi ricc[344] ou mince, parce que ses facultés étaient fort restreintes; car il ne pouvait posséder, et tout ce qu’il gagnait devenait la propriété de son maître. On le transmettait par héritage, de la même manière qu’un champ ou une maison, et ses enfans étaient destinés au même sort que lui.

Quelquefois le maître, s’il était zélé pour l’islamisme, sollicitait son esclave de se faire musulman. Si le chrétien y consentait, il était ordinairement mis en liberté; si non, il avait l’espoir d’être racheté par d’autres pieux musulmans; car Mahomet a dit: «Le fidèle qui affranchit son semblable, s’affranchit lui-même des peines de cette vie et des tourmens du feu éternel.» Le nouveau musulman, bien qu’affranchi, ne laissait pas d’être obligé à certains devoirs envers celui qui lui avait rendu la liberté; mais il était admis dans le sein de la société, et pouvait prétendre aux mêmes avantages que les hommes les plus favorisés. Le titre par lequel il était distingué, était commun à son ancien maître et à lui; c’est celui de maula[345], mot arabe qui signifie être sous la protection de quelqu’un, et qui exprimait d’une manière touchante les devoirs réciproques imposés au patron et à l’affranchi[346].

Si le chrétien résistait aux sollicitations, aux menaces et même quelquefois aux violences, on lui mettait ordinairement les fers aux pieds, et le maître l’occupait à la culture de ses terres, à quelque travail mécanique, en un mot, à tout ouvrage qui pouvait lui rapporter du profit.

On a vu, au reste, que les captifs chrétiens devenus musulmans ou demeurés fidèles aux lois de l’Évangile, étaient très-recherchés pour leur bravoure, et qu’ils figuraient dans toutes les expéditions sarrazines. Il s’en trouvait dans les armées, dans la garde particulière des émirs et des khalifes de Cordoue, et à la suite des seigneurs. Nous avons déjà parlé du hageb de Cordoue, à qui le khalife Hakam II fit présent de cent mamelouks français armés de pied en cap. Il a été également fait mention de captifs chrétiens, rendus eunuques ou conservés intacts, employés dans le palais des rois et dans celui des grands.