Une grande diversité devait également exister dans les motifs qui faisaient agir les conquérans. Chez plusieurs, c’étaient la soif des richesses, le goût des aventures, l’amour des plaisirs; mais chez d’autres, on remarquait le désir de propager la religion musulmane, et l’espérance d’obtenir les faveurs attachées à une œuvre si méritoire. Mahomet s’exprime ainsi dans l’Alcoran: «Grands et petits, marchez à la guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses à la défense de la foi. Il n’est point pour vous de sort plus glorieux[332].» Il a dit de plus: «Celui dont les pieds se couvrent de poussière pour la cause de Dieu, Dieu le préservera du feu de l’enfer.»

Les musulmans en état de porter les armes, se croyaient obligés de se dévouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l’étaient pas, espéraient acquérir les mêmes mérites par le sacrifice de leurs biens. Mahomet s’exprime ainsi: «Annoncez à ceux qui entassent l’or et l’argent dans leurs coffres, et qui refusent de l’employer au soutien de la foi, qu’ils souffriront d’horribles tourmens[333]

Tout musulman qui mourait les armes à la main était censé aller au paradis. On lit dans l’Alcoran: «Ne dis pas que ceux qui ont été tués pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reçoivent leur nourriture des mains du Tout-Puissant[334].» Les mahométans donnent à ceux d’entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour l’islamisme, le titre de schahyd ou de martyr, c’est-à-dire de témoin, par un sentiment tout-à-fait analogue à celui qui a fait appeler chez nous martyrs, les personnes mortes pour le triomphe du christianisme.

Un mahométan mort les armes à la main n’avait pas besoin, comme le reste des fidèles, d’être lavé ni couvert d’un linceul. Le sang dont il était couvert l’avait purifié de toute souillure; l’habit dans lequel il était mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: «Inhumez les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement, auront l’odeur du musc.»


La loi voulait qu’avant de commencer les hostilités, le chef fît une sommation aux peuples qu’on devait attaquer, et leur proposât d’embrasser l’islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation devait être conçue en termes modérés, conformément à ces paroles de Mahomet: «Invite-les à la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec prudence, avec des exhortations douces et persuasives.» Il est probable que cette sommation se fit à la première entrée des musulmans sur le sol français; mais, comme les habitans ne s’empressèrent pas de se soumettre au joug, les conquérans eurent recours à l’épée[336].


On dépeint ainsi le costume et les armes des premiers conquérans: une épée au côté; une massue appuyée sur le cheval; à la main une lance, à laquelle était attaché un drapeau; un arc suspendu à l’épaule et un turban sur la tête. Mais ce costume changea avec le tems, et les musulmans cherchèrent à imiter les chrétiens; abandonnant l’usage de l’arc et de la massue, ils adoptèrent le bouclier, la cuirasse et la longue lance propre à percer. Ils recherchaient aussi les épées de Bordeaux, alors très-fameuses[337], et leurs guerriers, renonçant au turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que les seigneurs français de la Catalogne donnèrent au khalife de Cordoue, étaient dix cuirasses slavonnes et deux cents épées françaises. Le même khalife, le jour de l’installation de son hageb ou premier ministre, qui du reste était d’origine slavonne, lui fit présent de cent guerriers français, à cheval, armés de l’épée, de la lance, de la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d’écarlate, les selles et les drapeaux étaient faits à l’imitation de ce qui se pratiquait dans l’Europe chrétienne[339]. Il est à croire pourtant qu’en général, l’équipement des guerriers sarrazins conserva toujours quelque chose de la légèreté qui les distinguait, lors de leurs premières invasions.