Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contrées. On lit dans une vie de saint Théodard, archevêque de Narbonne[316], que, lors de la première entrée des Sarrazins dans le Languedoc, les juifs se déclarèrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la ville de Toulouse. L’auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette trahison, ordonna que chaque année, aux trois principales fêtes, un juif de Toulouse serait souffleté publiquement devant la porte de la cathédrale. L’usage du soufflet n’est que trop certain[317]. Mais il n’en est pas de même de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme on l’a vu, ne sont jamais entrés dans Toulouse; peut-être l’auteur a-t-il voulu parler de l’occupation de la capitale du Languedoc par les Normands, en 850, occupation à laquelle il serait possible que les juifs eussent contribué, comme ils avaient contribué, quelques années auparavant, à l’entrée des mêmes barbares dans la ville de Bordeaux.


Si des races nous passons au langage et à la religion des envahisseurs, nous y remarquerons la même diversité. Une partie seulement parlait la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe.

Il n’y avait également qu’une partie des agresseurs qui professassent la religion musulmane; les autres étaient juifs, payens et même chrétiens. On a vu que la bande qui, vers l’an 730, envahit le Velay, était probablement idolâtre[319]. Nous avons peu de détails au sujet du culte pratiqué par les Berbers, qui prirent tant de part aux conquêtes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On sait seulement que plusieurs de leurs tribus étaient chrétiennes et juives; d’autres adoraient le feu et les astres, ou étaient adonnées au culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades de l’Atlas, remonte à une haute antiquité. Des médailles du roi de Numidie, Bocchus, présentent les mêmes emblêmes que certains monumens de l’ancienne Perse[320], et l’on se rappelle à cette occasion le témoignage de Salluste qui, d’après des livres puniques, affirme qu’à une époque extrêmement reculée, une troupe d’aventuriers composée en grande partie de Mèdes et de Perses, vint s’établir en Afrique[321]. Les écrivains arabes accusent aussi les tribus berbères qui n’avaient pas encore embrassé l’islamisme, de rendre un culte au feu et aux astres[322]; d’ailleurs ils leur donnent le titre de Sabéens, mot qui s’applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l’idolâtrie proprement dite n’était pas inconnue parmi les tribus de l’Atlas. Un écrivain latin du sixième siècle de notre ère, nous fournit des détails précieux sur les pratiques religieuses mises en usage en Afrique, antérieurement à la conquête arabe[323]. C’est ce qui fait que les écrivains arabes comprennent les tribus berbères qui n’étaient pas encore soumises à l’Alcoran, sous la dénomination générale de Madjous, mot qu’ils appliquent aussi aux nations payennes du nord, notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems après la conquête de l’Afrique par les musulmans, que les tribus berbères embrassèrent en masse l’islamisme[324].

Les auteurs chrétiens du moyen-âge enveloppent toutes les classes des envahisseurs sous l’épithète vague de payens. Ce n’est pas que les chrétiens instruits ne sussent dès lors, que rien n’est plus éloigné du polythéisme et de l’idolâtrie que l’islamisme; en effet, les musulmans n’admettent qu’un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et, dans leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s’interdisent, à l’exemple des juifs, toute représentation d’être animé; mais il n’en était pas de même d’une partie des peuples qui s’étaient joints aux conquérans; d’ailleurs, dans l’opinion du vulgaire, le respect des musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dégénéré dans une espèce d’idolâtrie. Enfin, l’on sait qu’au moyen-âge les épithètes d’idolâtres et surtout de payens s’appliquaient indistinctement aux peuples qui ne professaient pas le christianisme.

On lit dans la prétendue chronique de l’archevêque Turpin[325], qu’en Espagne, sur les bords de la mer, s’élevait au haut d’une immense colonne une statue en bronze, fabriquée par Mahomet lui-même, et à laquelle les musulmans rendaient hommage. Philoméne, dans son histoire romanesque de la conquête du Languedoc par Charlemagne[326], fait mention d’une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de Narbonne, à l’époque où ils occupaient encore cette ville, avaient érigée dans une espèce de chapelle, et qu’ils regardaient comme le plus ferme soutien de leur autorité. D’un autre côté, il est parlé dans le jeu de Saint-Nicolas, espèce de pièce de théâtre qui eut beaucoup de cours dans le moyen-âge[327], d’un prince musulman d’Afrique, dont les hommages s’adressaient à une idole appelée Tervagant, et qui recouvrait les joues de l’idole de feuilles d’or, lorsqu’il en avait obtenu quelque grâce signalée. Enfin, d’après un poème français relatif aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix d’une grotte pour servir de temple à leurs dieux; dans la grotte étaient des statues en or, tenant un sceptre à la main, et portant une couronne sur la tête. C’est là que les Sarrazins se rassemblaient, quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328].

Le nom de Tervagant, changé quelquefois en Termagant, et les noms d’Apolin et d’autres êtres chimériques reviennent fort souvent dans nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne littérature[329]; or, ces noms en général paraissent s’appliquer à de prétendues divinités musulmanes. Telle était la prévention de nos pères à cet égard, que, dans le jeu de Saint-Nicolas, une statue du saint, qui suivant l’usage est représentée ayant la mitre sur la tête, est appelée un Mahomet cornu, et que les temples d’idoles avaient reçu le nom générique de mahomerie. Étrange effet des destinées humaines! Ce n’est pas là l’objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque faisant, vers l’an 1025, la conquête des plus riches contrées idolâtres de l’Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu’on offrait de racheter au poids de l’or, et la fit placer sur le seuil de la porte de la principale mosquée de sa capitale, afin que tous ceux qui entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux pieds et en crachant dessus[330].

Quelle est l’origine de la fausse opinion de nos pères? quelques auteurs ont pensé que les Normands et les autres peuples payens du nord ayant été au moyen-âge compris sous la dénomination générale de Sarrazins, c’est dans le nord de l’Europe qu’il faut chercher la patrie des noms Tervagant, Apolin, etc.,[331]. Mais comme les Berbers partageaient en quelque sorte les grossières pratiques des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher l’origine de ces noms en Afrique?

Au reste, dans les ouvrages que nous avons cités, le prétendu respect des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de métal est toujours subordonné aux avantages immédiats qu’ils en attendaient; à la moindre disgrâce, ils se précipitaient contre les idoles, les couvraient d’outrages, les renversaient et les mettaient en pièces.

En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conquérans ont dû dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mêmes, embrassèrent l’islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons des Arabes et des écrivains mahométans.