Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France, il y avait des peuples d’origine germaine et slave. On sait qu’à la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrième et cinquième siècles de notre ère, les Slaves qui habitaient primitivement les contrées situées au nord de la mer Noire et du Danube, s’avancèrent peu à peu vers le centre et le midi de l’Europe, et occupèrent, sous les divers noms d’Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de Bohêmes, les contrées appelées plus tard la Pologne, la Bohême, la Servie, la Dalmatie et même une partie de la Grèce. Les Slaves, à mesure qu’ils s’avancèrent, eurent à combattre les peuples dont ils voulaient soumettre le territoire, particulièrement les Saxons, les Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvèrent en état d’hostilité avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de Charlemagne, dont les domaines étaient continuellement menacés par ces hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessèrent que lorsque les peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrassé le christianisme. Or, il a de tout tems été admis dans le droit public des barbares de disposer des prisonniers comme d’un vil bétail. Tacite raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande actuelle étaient dans l’usage de vendre leurs prisonniers, et que ces prisonniers se répandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme esclaves, dans toutes les provinces de l’empire romain[306]. Cette coutume inhumaine s’établit en France et dans les contrées voisines. Le commerce d’esclaves y était devenu un genre d’industrie autorisé, et il ne cessa qu’après que les Germains, les Slaves et les autres barbares du nord eurent pris place dans la grande famille chrétienne[307].
Ce commerce prit surtout de l’extension après que la Syrie, l’Égypte, l’Afrique et l’Espagne furent tombées au pouvoir des Sarrazins. L’on sait que, de tout tems, l’esclavage a subsisté chez les Arabes, et que, parmi ce peuple, les travaux les plus pénibles, particulièrement les travaux mécaniques et ceux de l’agriculture, sont mis à la charge d’hommes privés de leur liberté. A la vérité, d’après la législation musulmane, l’esclavage ne laisse après lui aucune marque d’infériorité, et l’esclave qui fait preuve de capacité ou que la fortune favorise parvient aux mêmes emplois que l’homme libre. L’usage de vendre aux Sarrazins des captifs et des enfans de l’un et de l’autre sexe se propagea de très-bonne heure.
Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur les côtes d’Allemagne, à l’embouchure du Rhin, de l’Elbe et d’autres rivières. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308], ainsi que sur les côtes de la mer Noire, où, jusqu’à ces derniers tems, les peuples de la Circassie et de la Géorgie ont été dans l’usage de donner leurs enfans en échange des objets qui leur manquaient. Un marché pour ces derniers existait à Constantinople. Enfin il arrivait un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu’ils provinssent des guerres entre les Français et les nations du nord, soit qu’ils eussent été achetés par des spéculateurs.
Bientôt même les Sarrazins, par une suite de l’esprit de jalousie inné chez les peuples du midi, commencèrent à mutiler une partie des esclaves en bas-âge, afin de les rendre propres à certains emplois dans les sérails et les harems des princes et des hommes riches. Cet usage ne tarda pas à donner naissance en France à un nouveau genre d’industrie. Au dixième siècle, il s’était formé à Verdun en Lorraine une espèce de grande manufacture d’eunuques; et les enfans qui survivaient à cette cruelle opération étaient envoyés en Espagne, où les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d’eunuques était devenu si commun, qu’on faisait présent d’un être ainsi dégradé, comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un écrivain arabe rapporte qu’en 966, les seigneurs français de la Catalogne, voulant se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres présens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310].
Les auteurs arabes attribuent à tous les esclaves germains et slavons une origine slave, et les appellent du nom général de saclabi, terme d’où est probablement dérivé notre mot esclave[311]. Une grande partie de la garde des émirs et des khalifes de Cordoue se composait de saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mêlés aux Sarrazins de Sicile, notamment à Palerme, où un quartier particulier portait leur nom. On en remarquait également en Afrique, en Syrie[312]; et dans toutes ces contrées, les saclabis étaient quelquefois investis des fonctions les plus importantes. C’est ainsi qu’il faut expliquer les nombreux passages des chroniques arabes, où il est fait mention des saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles.
Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un grand nombre de payens du nord de l’Europe, mais, on est honteux de le dire, beaucoup d’hommes nés au sein du christianisme, en Italie et en France. Les juifs, spéculant sur la misère des peuples, se faisaient vendre des enfans de l’un et de l’autre sexe, et les conduisaient dans les ports de mer; là, des navires grecs et vénitiens venaient les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux trafic, proscrit par l’autorité ecclésiastique et l’autorité civile, se faisait jusque dans la capitale du monde chrétien. En 750, le pape Zacharie fut obligé de racheter des mains des Vénitiens un grand nombre d’enfans des deux sexes, qui allaient être emmenés de Rome[313]. Le successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes, à Civitta-Vecchia, plusieurs bâtimens grecs qui étaient venus dans ce port pour le même genre de commerce[314].
Aux chrétiens achetés comme esclaves, qui étaient admis dans les bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout âge et de toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse aux hommes était chez les Sarrazins un des grands objets de leurs invasions; à la suite de chaque expédition, les marchés des principales villes de l’Espagne et de l’Afrique regorgeaient de chrétiens à vendre. Les captifs surpris en bas-âge et séparés de leurs parens étaient élevés dans la religion et le langage des vainqueurs; s’ils faisaient de la résistance, le magistrat avait le droit de les contraindre. Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux chrétiens qui étaient enlevés à l’état adulte, on ne les forçait pas toujours à embrasser l’islamisme, car Mahomet a dit: «Ne faites pas violence aux hommes, à cause de leur foi.» Mais plusieurs ne laissaient pas de prendre du service dans les bandes sarrazines.
Il faut également joindre à ces indignes chrétiens quelques habitans des pays mêmes qui étaient victimes de ces courses dévastatrices. Lorsque les Arabes et les Berbers entrèrent en Espagne, ils furent aidés par beaucoup de chrétiens du pays, et par les juifs alors très-nombreux dans la Péninsule. Comme ils n’avaient pas des troupes suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s’assurer la fidélité. Dans leurs invasions en France et au sein des contrées voisines, ils eurent également pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie, qui sont toujours prêts à profiter des malheurs publics pour s’élever. On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d’autres personnages notables prirent aux succès des Sarrazins. Si les grands étaient aussi peu délicats, quels devaient être les petits? On ne peut douter que, dans les invasions et l’établissement des Sarrazins en Dauphiné, en Piémont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne fût d’intelligence avec eux et n’eût part à leurs rapines. Les écrivains contemporains ne le disent pas expressément; ils se contentent de se plaindre de la cupidité et de la perfidie de certains chrétiens, de leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilité que les barbares eurent à envahir ces âpres contrées et à s’y maintenir? comment leurs bandes placées à de si grandes distances les unes des autres, à une époque surtout où les communications étaient si difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs, bien que parlant une langue à part et professant des croyances toutes différentes, avaient fini par se mêler avec le reste de la population. L’on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l’abbaye de Novalèse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des Sarrazins. Un combat est livré aux environs de Verceil; les Sarrazins sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs prisonniers; les prisonniers sont exposés dans les rues; chaque passant est libre de les examiner et d’en offrir un prix. Pendant ce tems, les parens et les amis de ces infortunés vont chez l’évêque, chez les notables; c’est comme de nos jours, lorsqu’un marchand arrive dans une ville pour y vendre ses marchandises.