Ici nous considérerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur ensemble, et nous ferons connaître un certain ordre de faits dont nous n’avions pas encore eu occasion de parler.
Et d’abord nous parlerons des différens peuples qui prirent part à ces sanglantes invasions.
L’impulsion première ayant été donnée par les Arabes, et toutes les expéditions un peu considérables se faisant au nom de chefs appartenant à cette nation, le nom arabe a naturellement dominé. Ce sont les Arabes que les écrivains chrétiens contemporains ont voulu désigner par le nom de Sarrazins.
Le mot sarrazin ayant toujours été inconnu aux Arabes eux-mêmes, quelle est l’origine de cette dénomination? Le mot sarrazin dérivé du latin saracenus, lequel à son tour provenait du grec sarakenos, se montre pour la première fois dans les écrivains des premiers siècles de notre ère[300]. Il sert à désigner les Arabes Bédouins, qui occupaient l’Arabie Pétrée et les contrées situées entre l’Euphrate et le Tigre, et qui, placés entre la Syrie et la Perse, entre les Romains et les Parthes, s’attachaient tantôt à un parti, tantôt à un autre, et faisaient souvent pencher la victoire. On a écrit un grand nombre d’opinions sur l’origine de ce nom; mais aucune ne se présente d’une manière tout-à-fait plausible; celle qui a réuni le plus de suffrages fait dériver le mot sarrazin de l’arabe scharky ou oriental. En effet, les Arabes nomades de la Mésopotamie et de l’Arabie Pétrée bornaient à l’orient l’empire romain. Un écrivain grec, qui pénétra en Arabie dans le sixième siècle de notre ère, parlant des divers peuples qu’il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les Homérites ou habitans de l’Yemen des Sarrazins proprement dits[301]. Quant à l’opinion des chrétiens du moyen-âge qui, d’après l’autorité de saint Jérôme[302], faisaient dériver le mot sarrazin de Sara, épouse d’Abraham, il n’est pas besoin de s’y arrêter. Les Arabes n’ont jamais rien eu de commun avec Sara, mère d’Isaac.
Les Arabes sont encore nommés par les écrivains chrétiens du moyen-âge Ismaélites, c’est-à-dire fils d’Ismaël. C’est une descendance que les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus, notamment celle à laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par tous leurs auteurs et ne paraît pas susceptible de doute. Seulement, comme on l’a déjà remarqué, les Arabes n’avouent pas qu’Ismaël fût fils d’une esclave, et qu’Isaac eût la moindre supériorité sur lui. D’abord, dans l’opinion des musulmans, il n’y a pas de différence entre le fils d’une esclave et le fils d’une femme libre; si le père est libre, il suffit que le père reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit aussi. D’ailleurs, les mahométans mettent sur le compte d’Ismaël tout ce que la Bible raconte au sujet d’Isaac.
Par une suite de la même idée, les auteurs chrétiens du moyen-âge donnent aux Arabes le titre d’agareni, c’est-à-dire de descendans d’Agar. Dans leur pensée ce titre a quelque chose d’humiliant, par suite de l’état d’infériorité où les chrétiens placent les personnes réduites à l’esclavage. Il n’est pas nécessaire d’ajouter que cette dénomination est inconnue aux Arabes eux-mêmes.
Après les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux expéditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples d’Afrique, vulgairement appelés Berbers. On entend par Berbers les nations indigènes du mont Atlas et des contrées voisines, depuis les oasis de l’Égypte jusqu’à l’océan Atlantique, depuis la mer Méditerranée jusqu’aux pays des Nègres. On les distingue à leur teint olivâtre, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur visage arrondi. On croit que ces peuples précédèrent en Afrique l’établissement des Tyriens à Carthage, et même l’émigration de certaines peuplades du pays de Chanaan, du tems de Josué et de David. Jamais ces peuples ne furent entièrement asservis; à l’abri de leurs montagnes, ils ont conservé leur nationalité et leurs usages. Les Grecs et les Romains les désignèrent par le nom général de Barbares, d’où probablement s’est formé le nom de Berber[303]. Pour les Berbers, ils s’appellent eux-mêmes amazyghs ou nobles, mot qui paraît répondre aux mazyces des Grecs et des Romains[304].
Ni l’une ni l’autre de ces dénominations n’a été connue des auteurs chrétiens du moyen-âge. Les Berbers et les Africains en général, y compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale, sont confondus sous la désignation générale de Mauri ou Maures, Afri ou Africains, Pœni ou Carthaginois, fusci ou basanés[305], etc.