Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu’au grand développement de la marine française, et ne devaient tout-à-fait cesser qu’à la glorieuse conquête d’Alger. Les côtes de Provence et de Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d’où ils pouvaient diriger leurs courses dans l’intérieur des terres. La ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous ses ruines; mais le port était si souvent visité par les barbares, qu’il avait reçu le nom de Port Sarrazin. Cet état de choses cessa vers l’an 1040, époque où l’évêque Arnaud fit reconstruire la ville, et donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s’abattit de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes circonstances durent se renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprès de laquelle sont quelques constructions qu’on a cru sarrazines, ainsi que les environs de Hyères, etc.[295].
Cependant, à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des Sarrazins commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l’île de Crête était retombée au pouvoir des Grecs. Vers l’an 1050, les Sarrazins furent chassés de l’Italie méridionale par une poignée de guerriers normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrétiens de Sicile firent même des descentes sur les côtes d’Afrique, et y virent long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d’une part, les chrétiens du nord de l’Espagne, malgré leurs cruelles discordes, envahirent successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville, etc.; de l’autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les musulmans d’Asie et d’Afrique à se tenir sur leur propre territoire.
A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et dans la partie sud-ouest de l’Europe. Déjà en 960, l’écrivain arabe, Ibn-Haucal, représentait les musulmans d’Espagne comme un peuple mou et léger. Ibn-Sayd, écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans les mêmes reproches, et s’étonne que les chrétiens ne les eussent pas encore entièrement chassés de la Péninsule[296]. On se fera une idée exacte de la disposition d’esprit où étaient les musulmans, et de l’opinion qui leur était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils avaient été si long-tems en guerre, par les deux faits suivans:
Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de l’Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s’empressa de recevoir un homme qui s’était illustré par des exploits si merveilleux, et qu’il l’interrogea au sujet des divers peuples qu’il avait rencontrés sur son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient le nombre et la vigueur, le courage et la fermeté[297]. Il n’est pas possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu’il se soit avancé jusque dans le Languedoc, comme l’affirment les Arabes, il n’eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays. Néanmoins ces mots nous offrent l’expression fidèle de la manière de voir des musulmans d’Espagne, depuis qu’ils eurent occasion de se mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne, soit avec les Français, que l’enthousiasme religieux et l’amour de la gloire entraînèrent plus tard de l’autre côté des Pyrénées, pour y faire refleurir les lois de l’Évangile.
Le second fait qui conduit à la même conclusion, c’est la description que font les auteurs arabes d’une statue érigée dans la ville de Narbonne, le bras levé, avec cette inscription: «O enfans d’Ismaël, n’allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez exterminés[298].»
D’après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d’avance du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier étalent leurs fruits savoureux[299].
QUATRIÈME PARTIE.
CARACTÈRE GÉNÉRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSÉQUENCES QUI EN FURENT LA SUITE.