Les musulmans d’Espagne, presque tous originaires d’Afrique et d’autres contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la température rigoureuse des pays du nord; d’ailleurs, à l’exception de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas de service permanent, et ne s’engageaient que pour une campagne. En conséquence toutes les expéditions d’Almansor, à l’exception d’une seule, eurent lieu pendant l’été. Néanmoins, en vingt-sept ans, le nombre de ces expéditions s’éleva à cinquante-six; et, suivant l’expression d’un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu et son armée ne tourna le dos.

Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les lieux où ils n’étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves, enlevaient ce qu’ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste. A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique, en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses efforts contre les disciples de l’Évangile comme son plus beau titre à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où il devait être enterré. A l’issue de chaque bataille, il secouait sur la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il serait élevé tout droit au paradis[286].

Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d’Aragon et de Catalogne, jusqu’aux frontières de la Gascogne et du Languedoc, furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor porta ses armes là où jamais l’étendard musulman n’avait flotté. Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens d’Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l’église de Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues; il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue, firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs musulmans[287].

C’en était fait des chrétiens d’Espagne, s’ils ne mettaient enfin un terme à leurs querelles particulières, et s’ils n’étaient secourus par leurs frères de l’autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d’autre on était disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux environs de Soria, près des sources du Duero. L’action fut terrible et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux, se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor, qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d’attaque. Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts. Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite, il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours. On l’ensevelit avec les habits qu’il portait le jour du combat; on l’enterra dans la caisse qu’il avait destinée à cet usage. Son tombeau se voit encore dans la ville de Medina-Cœli[289].

On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d’Almansor, lui succéda dans la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent les beaux jours de l’Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les autres; l’esprit de patriotisme s’affaiblit, et l’islamisme ne cessa plus de décliner.

Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne de rentrer dans le pays de leurs pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n’y avait pas plus d’union entre la Navarre et la Galice, qu’entre ces deux états et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y prendre part. Ils se décidaient d’après le plus ou moins d’avantages qu’on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s’avancèrent à leur tour au centre de l’Andalousie; mais dans l’action qui eut lieu, il périt trois évêques, ainsi que le comte d’Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits.

La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête d’Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d’or, le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290].

Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d’Espagne n’étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France venait d’entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la race de Hugues-Capet. D’un autre côté, les Normands avaient embrassé le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné leur nom, ils trouvaient plus d’avantage à cultiver les terres qu’à les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords du Danube. Bientôt l’Europe chrétienne ne forma plus qu’une espèce de vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui devait la placer à la tête de la civilisation[291].

Néanmoins les côtes du midi de la France et de l’Italie continuèrent à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d’Espagne avaient fait une descente aux environs d’Antibes, et emmené entre autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d’autres Sarrazins espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant, dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de quelques devins. Ils essayèrent de forcer l’entrée de la cité; mais les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale; et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent vendus comme esclaves. Vingt d’entre eux, qui étaient d’une grandeur colossale, furent envoyés à l’abbaye de Saint-Martial, à Limoges. L’abbé en retint deux qui furent employés au service de l’abbaye, et distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces prisonniers n’était pas sarrazin, c’est-à-dire arabe, et qu’en parlant ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l’île de Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares; une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les délivrer[293].

Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était l’effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti de se confier à la mer et d’aller tenter la fortune sur les côtes chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent principalement un homme appelé Modjahed, qui s’était emparé de Denia et des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de Muget ou Musectus, devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de Modjahed, qu’à l’exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient des carquois d’or ou d’argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l’abbaye de Cluny[294].