J'ai eu l'incroyable constance de les regarder tous, ces rittrati nomini. Qu'ils soient ressemblants, c'est affaire aux familles. La ressemblance n'importe à l'esthétique que pour les gens «ayant lieu» ou «ayant eu lieu», selon la délicieuse expression de M. de Banville. Il faut qu'un portrait soit un tableau, et c'est le cas d'un seul parmi la cohue iconique de cette année. M. Mareschal de Metz, peint par lui-même, a la double valeur de représenter un artiste véritable et da medesimo, comme disent les livrets italiens. Otez le pardessus-sac et mettez un surcot noir, vous aurez un maître florentin. La tête est très caractérisée, un peu farouche même. Il tient son estompe à la main comme un bâton de commandeur et comme une épée, et il a le droit de ce geste, le maître verrier qui a retrouvé l'art des Cousin et des Pynaigrier, qui fait flamboyer les verrières de cathédrales, des visions catholiques, ces seules réalités absolues. Un Confrère, par M. Paul Langlois, est digne de remarque, ainsi que M. de Vuillefroy, par Armand Gautier, qui l'a peint très finement brosses en main et en plein champ. M. Alphonse Montégut qui, l'an dernier, avait exposé un Espagnol râclant sa guitare, nous donne réunis en tableautin que les Italiens appellent tondo, M. Alphonse Daudet et sa femme, assis et lisant tous deux le même livre. Cela est intime. Il semble qu'on surprenne le romancier sans qu'il s'en doute, car son fin et séduisant profil de chèvre provençale est penché avec une grande attention. Du sujet et du peintre, il faut dire: maxima in minimis. Il faut citer, car il est remarquable, le Portrait de feu Herpin, par M. Fouace, dont la Forge n'a pas eu la médaille qui lui était absolument due. Parmi les femmes-peintres, Mlle Rignot-Dubaux s'impose, comme la plus éminente, après Mme Demont-Breton. Les portraits de M. le docteur Malterre et de Louis de Courmont sortent tout à fait de l'ordinaire du procédé, et tel portraitiste qui est de l'Institut n'a pas le mérite de Mlle Rignot-Dubaux. Le Portrait de M. Chennevières, par M. A. Leloir, est excellent, quoiqu'il y ait une tendance à la Bouguereau qui jure avec le modèle, le brillant critique des Dessins du Louvre qui marchera sur les traces de son père, à condition de ne plus critiquer Bossuet.

Parmi les têtes d'études et en l'absence de M. Ribot, il faut signaler la tête de Patricien en bonnet rouge à la Michel-Ange, par M. Ulmann, la tête de Fou de M. Cross qu'on a injustement reléguée vers la plinthe; le Vieillard de Texidor; l'Estudiante de M. Rivez, bien embossé dans sa cape, et la tête de Moine de Mlle Julia Bock. Et c'est tout; à la critique d'être plus sévère que le jury et de ne pas ouvrir ses lignes, comme les portes d'un café, à tous ceux qui passent. Ambassadeurs qui semblent des boudinés; généraux d'une martialité de notaire; magistrats d'un aspect ridicule (j'en excepte le très remarquable Portrait de M. Parrot, par M. Paul Dubois); avocats qui ne sont que cabotins, toute cette ennuyeuse panathénée de la bêtise et du petit imposent de Conrart le silence prudent.

Il est cliché que les portraits de nos expositions sont toujours excellents; eh bien, pour 1883, le cliché ne peut servir. MM. les artistes se sont interdits l'excellence, par sentiment égalitaire, c'est le Président de la République qui l'a dit. Il semble, vraiment, qu'on ait pris, au sortir des écoles, un millier de bambins, qu'on les ait préparés pour la peinture comme on prépare pour le baccalauréat. Oui, les portraitistes sont bacheliers en portraits et ils ne valent pas plus que les bacheliers ordinaires. De vocation, pas trace; de conscience, pas l'ombre. Cabotins habiles, ils jouent les peintres, mais ils ne le sont pas. Même le caractère industriel du portrait est tel que le critiquer semblerait un boniment commercial pour cette branche de commerce qui rapporte, en plus de l'or, de la considération.

M. d'Aurevilly, qui est trop grand pour descendre jusqu'à la critique d'art technique et terre à terre, comme je le fais, et qui ne voit que par ses yeux qui sont d'un aigle, a donné au Gaulois, en 1872, une série d'articles intitulés: Un ignorant au Salon. Je voudrais l'être, cet ignorant-là, car cette ignorance, c'est génie, et ce Salon unique, auprès duquel ceux de Gauthier et de Thoré sont faits avec des ciels de Constable, est écrit littéralement à coups d'ailes; je ne veux en citer qu'un alinéa: «Ce genre (le portrait), dit M. d'Aurevilly, monte comme la mer et, dans un temps donné, noiera la grande peinture... Les peuples modernes et les arts modernes doivent mourir de la même manière, par le développement outrecuidant de l'insolente personnalité humaine. Chez les peuples, cela se traduit et se prouve par des lois absurdes. Dans les arts, c'est par des portraits.—Et c'est pour l'art une vilaine manière de mourir. En effet, le fretin humain n'est pas beau, et pourtant dans ces bancs entassés de harengs pour la laideur, il n'y a personne qui ne se croie quelqu'un et qui ne s'imagine avoir un visage. Tout museau a ses prétentions. Les peintres et les sculpteurs qui spéculent, hélas! sur le portrait, ont même une théorie qui va à tous ces museaux impatients de leur reproduction; c'est qu'en art, il n'y a rien de laid, en soi, et que tout peut être abordé. Ceci n'est pas faux à une certaine profondeur, et en l'expliquant, mais comme c'est commode pour les gens laids qui reculeraient pudiquement devant leur laideur! Aussi, en pleut-il des portraits!»

Le Salon de l'Artiste doit mettre ses lecteurs à l'abri de cette pluie, la plus pénétrante et ennuyeuse qui soit: l'uniformité et le nombre dans la médiocrité. Le portrait qui n'est pas psychologique, n'est que du métier. Du front de l'Arétin par Titien, au front de Luther par Holbein, le visage reflète l'âme. Est-ce que mes contemporains n'ont pas d'âme, ou les peintres actuels point de talent? L'un ou l'autre, peut-être l'un et l'autre. Ce qui est aveuglant, c'est que la photographie polychrome est trouvée dès maintenant. Le tas de portraits du Salon n'est qu'un tas de photographies coloriées, et la rubrique qui les juge, rittratés et rittratistes, est celle d'Ésope:Ο ωια κεφαλη! και εγκεφαλον ουκ ηχει!

XII

LES RUSTIQUES

Hormis Jacopo da Ponte et ses quatre fils, les Bassan, hormis Domenico Feti et Campagnola, artistes inférieurs et décadents que Théophile Gauthier avait en juste horreur, le paysan n'apparaît pas dans l'art italien. En Espagne, c'est le mendiant, non le paysan, que les Juanez et Ribera agenouillent devant la Madone. En Flandre, le paysan est truand, ivrogne et grotesque; en Hollande, il est «quille», fait partie de l'étoffage ou d'un groupe. Ni Gainsborough ni Wilkie n'ont élevé le paysan au style. A Millet appartient la gloire d'avoir retrouvé le sentiment rembranesque mais modernisé, et d'avoir créé un art, le rustique, où il n'aura jamais d'égal. On l'a appelé le Pérugin des paysans, et quoique le mot ne soit pas juste, il exprime le caractère de mélancolie résignée qui jette sa gaze noire sur l'œuvre du maître de Félicien Rops. Millet est peintre lyrique; ses paysages sont pleins d'âme, et non pas de cette âme des choses des panthéistes, mais d'âme humaine, d'âme chrétienne. Les personnages d'Ingres ont moins de majesté que ses rustiques, et il a élevé la vie rurale au niveau de la vie héroïque. Ses semeurs, ses glaneuses semblent accomplir les rites d'on ne sait quel hermétisme; il a fait le paysan auguste; il a sublimé la campagne, il a réalisé le «grand œuvre» rustique. Aussi faut-il l'invoquer comme le grand maître du genre, et l'auguste meneux à suivre, dans le crépuscule mystérieux qui fait entendre aux yeux l'Angelus du soir.

«Les aristocraties—celle du talent surtout—dit M. d'Aurevilly, ne sont pas toujours aussi heureuses qu'elles en ont l'air. Il y a des noms difficiles à porter. En voici un qui brille au livret du Salon... Il y a de quoi flamber net un homme vulgaire dans la flamme de ce nom.» Millet! Et elle flambe net, en effet, dans la flamme de ce nom, la Bonne femme à Landemer. Ce n'est là qu'une étude sincère, une moitié d'œuvre d'art, il manque le sentiment du père, dans ce tableau du fils; hors du sentiment, il y a de la peinture, mais il n'y a pas d'art!