La Halle aux poissons à Harlem, de M. Postma, est un peu trop jolie de faire; plus sincère l'Intérieur d'église en Hesse, de M. Piltz; la diversité de tous ces airs de têtes vues de face est pleine d'intérêt; à la galerie de bois sont appendues les couronnes de mariage et de première communion, en manière d'ex-voto; ce qui met un accent pittoresque, mais aussi des piquants de couleur qui distraient le regard de l'impression générale. Le Prêche à Marken, de M. Titgadt, est dans la même donnée; mais cela est à mi-corps, grave défaut pour les compositions à plusieurs personnages. Salvator Rosa a manqué tout l'effet de sa Conjuration de Catilina à Pitti, par le mi-corps. Le Matin d'octobre à Grez, M. Skredsvig, semble un effet de soir. Un paysan conduit ses chevaux à l'abreuvoir et s'est arrêté à causer avec une gardeuse de moutons; très sincère.

Il faut que la Renommée mâche les boules de caoutchouc du Conservatoire et les petits cailloux de M. Legouvé, car il lui faut prononcer des noms barbares pour les lèvres latines. M. Thegestrom, toutefois, se rattache à M. Bastien Lepage par ses Deux amis, un vieux et une petite pauvresse serrés l'un contre l'autre. La Partie de cartes dans une forge, de M. Soyer, est une solide peinture; pâte savante dans le Sabotier de M. Rachou, dont le tableau a un intérêt d'archéologie puisque maintenant les sabots se font presque tous à la mécanique.

M. Philipes veut les lauriers de Denner, il les aura. Sa vieille Ravaudeuse enfilant une aiguille passerait à l'hôtel des ventes pour un excellent hollandais, si les Hollandais s'étaient jamais permis le fond noir et sans signification qu'a pris M. Philipes; mais ce n'est qu'une critique secondaire et la seule à faire à un artiste qui mérite le H. C., comme M. Souza Pinto, dont la Culotte déchirée est aussi vraie d'expression que finie de procédé. Le gamin a déchiré sa culotte, et sa grand'mère l'a taloché; nu-jambes, il pleure appuyé contre la cheminée; le corps du délit, le pantalon, est sur les genoux de la vieille, dont les joues sont empourprées de colère et qui enfile son aiguille avec une vérité de geste non pareille.

La Faneuse, de M. Schutzenberger, est d'un coloris poncif; mais le mouvement de la figure est juste.—M. Tauzy représente un peintre, faisant poser des paysans En plein air, coloration intéressante, mais bien moins que la tête de Paysanne de M. E. Renouf, où les tons argentins arrivent à une rare intensité de modelé.

Marie-Jeannie de M. Brion est une paysanne, pieds nus sur la pierre d'un ruisseau et appuyée à une haie, qui tricote ses bas, avec un recueillement de prière. Il y a un accent de tristesse dans la Ramasseuse de bois de M. Crethels qui, assise sur un fagot, cause avec deux commères au crépuscule. L'Heureuse mère, de M. Michel, fera le bonheur du faubourg Saint-Antoine. Elle n'a que sa grand'mère qui, assise sur le pas de la porte, la tient sur ses genoux, l'orpheline; le tableau est bon, mais le titre! Pas de romance, s'il vous plaît.

Je crois avoir vu le nom de M. Perrandeau au bas de tableaux d'église qui n'étaient pas des Aman Jean, mais il signe ici une toile de marque. Une Veuve au rouet, immobile, égrène son chapelet; l'œil fixe et «le regard intérieur». Cela est peint avec rien, du noir et du gris, et cela valait au moins une deuxième médaille, une première même, car elles sont rares les œuvres de procédé austère comme celle-là, dans la pétarade de couleur du Salon. Chez la marchande de draps, un jour de marché à Concarneau, par M. Tayer, est une page remarquable de justesse et de faire aisé. Le Jour du marché de M. Simmons est d'une large touche, mais ne vaut pas ses excellents Vanneurs dont j'ai si fort loué la tonalité. Elle arrête un instant, l'accorte Fille normande, de M. Bacon, qui va portant allègrement son seau, le long des blés verts. Elle dort bien, la Vieille femme endormie, de M. Mollet. Très éveillés au contraire sont les gars de M. Stratta qui, grimpés sur un âne et bouleversant la basse-cour, se livrent à l'École buissonnière. Il y a des qualités d'effet dans le Bébé qui berce un poupon, de M. Nordendorf; mais l'éclairage est en désaccord avec le sujet. L'Enfant indisposé, de M. Peslin, montre un intérieur breton, traité avec une bonne foi de touche qui devient rare. Les Chouans en embuscade dans un chemin creux, de M. Coëssin, ont leur vraie physionomie de soldats mystiques et de héros catholiques. Le Chouan, de M. Boudier, montre bien la différence de celui qui se bat pour Dieu et de celui qui ne fait que le devoir politique: il est vieux, en sabots, un sacré-cœur étoile sa veste, et tout en tenant son lourd fusil, il égrène son rosaire; il prie, ce tueur de bleus, tandis que les tueurs de chouans boivent et jurent. Je ne veux pas dire où est le droit, mais je vois où est l'épique.

Le Gamin que M. Turke a perché et installé sur un arbre, est original et dans un des meilleurs plein air du Salon, où ils sont presque tous trop gris, excepté toutefois dans la Vue prise de Samois de M. Dinet. Au cimetière de Tourville, une veuve avec son jeune enfant vient prier sur une tombe qui n'est qu'un tertre frais avec une croix de bois noir. M. Hagborg a été ému et son tableau est des bons; mais je lui préfère la scène bretonne de M. Desmarets. La neige couvre le cimetière; l'absoute est prononcée et le prêtre précédé de la croix est parti; les fossoyeurs achèvent d'égaliser la fosse, et il est resté toujours le deuillant, les yeux hypnotisés sur la fosse où sa mère peut-être est enfouie; ses longs cheveux pleurent comme des branches de saule, il resterait là indéfiniment, hébété. Sans lui rien dire, un vieux Breton lui prend le bras pour l'entraîner; ce geste et l'attitude du deuillant méritaient une seconde médaille.

La Ruine d'une famille de M. Echtler a lieu dans un cabaret où une paysanne se traîne à genoux devant la table où son homme joue et perd le pain de ses enfants. Cela est drame, non mélodrame; grand éloge. M. Lançon aurait pu tirer meilleur parti de son sujet: Trappiste gardant des cochons. La tête du religieux est baissée et ne se voit pas, et les cochons d'Ulysse, après la métamorphose, occupent trop de place à l'œil.—Il est impossible de réduire un tableau à plus de simplicité que M. Sautai et d'obtenir une impression aussi vraie. L'Entrée à l'église de village, qui a une porte de ferme à chattière par où se glisse le soleil, les murs nus et à la chaux, et une paysanne en manteau qui prend de l'eau bénite. Il n'y a rien là que des murs blancs, un bénitier, une paysanne à peine indiquée et cela démolit par cette simplicité même les intérieurs d'églises de M. Sauvage et autres, malgré leur mérite. La petite que M. Artz a conduite Chez les grands parents n'a pas l'air de s'amuser, mais le recueilli de cet intérieur est intéressant. Les Contes de grand'mère, de M. Rudeaux, n'ont d'intérêt que l'effet de feu qui n'est ni d'Honthorst ni de Scalken. La Soupe du père Tigé, de M. Priou, les bourgeois la goûteront; de même que le gamin portant du gibier, que M. Coninck a rubriqué Bonne chasse.—La Marchande de pommes, de M. Saintin, une paysanne sans rusticité, mais non sans fadeur, et cousine de la Fleuriste, de M. Boulanger, sœur de la paysanne du C'est lui! de M. Dalliance.

Sous la rubrique, En Hollande, M. Hœcker a groupé devant l'âtre trois petites filles d'une singulière tranquillité. M. Edward Stott a trop de talent pour donner comme titre à ses tableaux des proverbes; ce vieux jardinier et cette petite fille sont très intéressants dans ce paysage remarquablement brossé. Un coup d'œil encore à la petite Bretonne de M. Berthaut, et voici la Fille du passeur, de M. Adan, qui nous transbordera du rustique au paysage, quand nous lui aurons acquitté le péage d'éloges qui lui est dû; M. Adan, qui est un des rares rustiques, comprend que tout l'accent d'un paysage est dans ce qu'on appelle en musique l'accord de dominante. Le mouvement de la fille courbée sur sa gaffe est d'une justesse absolue; elle est, du reste, intéressante et jolie, quoique réelle. Le versant de colline en culture du bord qu'elle quitte est rendu, et il y a dans cette toile la même poésie mélancolique qui a fait, l'an dernier, le légitime succès du Soir dans le Finistère. Évidemment, l'art rustique est une des manifestations les moins nulles de l'école contemporaine, et les paysans sont les êtres les plus intéressants du Salon; mais que sont-ils tous ceux que je viens de nommer et de louer auprès de J.-F. Millet? Celui-là est un grand poète, plus qu'un grand peintre; et il y a pris peine, le maître qui a le mieux peint le travail et rendu l'«ahan» du laboureur. Comparez un instant la vie des peintres rustiques actuels avec celle de Millet, et la différence sera du moins autant dans l'effort que dans le don; Millet a été un moine de l'art; il a vécu dans la solitude, cherchant dans la Bible le commentaire de la nature. Où est-il l'artiste qui lit la Bible tous les jours? Vous savez comme moi qu'il n'existe pas, et c'est pour cela que chaque fois qu'il est parlé d'art rustique, il faut crier trois fois Siva, comme un Hindou au bord du Gange: Millet! Millet! Millet! Il n'a pas eu sa part de gloire encore et il est temps qu'on la lui donne et la voici: Millet, c'est Michel-Ange paysan.