M. Français est incontestable, mais il est trop, selon son nom, un talent fait de mesure, de goût et autres qualités moyennes. C'est un bon peintre, non un grand, quoiqu'il tienne une haute place dans l'école. Son panneau décoratif, Rivage de Capri, représente un promontoire planté de quelques grands arbres élancés; c'est très large et très juste. Le Coin de ville à Nice, son second envoi, est d'une grande élégance qui n'exclut rien de la bonne foi du rendu. Dans le Midi en juin de M. Sebilleau, un chêne énorme, touffu, splendide de tronc, dense de feuillée, saturé de vert, sous le dardement du soleil; cela est intense.
Oh! le paysage de style! qu'il est mal écrit, cette année! les deux tableaux de M. Paul Flandrin sont tels que la critique n'ose pas y toucher; il est impossible d'avoir des colorations plus fausses, une touche plus mesquine, et moins de style. M. Alexandre Desgoffe n'est guère plus heureux dans ses Bruyères d'Arbonne; et son Souvenir des environs de Naples serait bien, s'il n'était pas froid; et il n'est pas permis de l'être, au bord de ce golfe merveilleux. M. Bellel dessine étonnamment et certains de ses fusains sont beaux; mais sa couleur manque de souplesse, et s'il a du style dans son Souvenir de Kabylie, il n'a pas, malgré ses effets, la touche qu'il faut dans les Environs de Puy-Guillaume. M. Benouville a le don d'une couleur navrante de poncivité, Lagarde et le Courdon rappelle Watelet. Enfin M. de Curzon est le plus audacieux et il nous mène Au pied du Taygète et de l'Acropole; qu'espère-t-il? pasticher Guaspre? il serait sage de ne pas ramasser le pinceau de Poussin, quand on ne peut pas le tenir dignement. Le paysage de style, insupportable dans Bertin, très acceptable avec Aligny, ne supporte pas l'à peu près. Là, on fait un chef-d'œuvre, ou tout le contraire; aussi ces messieurs devraient se résigner à être réels, puisqu'ils sont impuissants à faire dans l'artificiel des œuvres qui s'imposent.
Le Paysage normand, de M. Richet, est fort intéressant; mais le grand paysagiste de la Normandie, c'est M. Barbey d'Aurevilly, qui après avoir peint les landes dans l'Ensorcelée, encadre son pro-roman, Ce qui ne meurt pas, dans les marécages; alors, ce terrien persistant aura rendu le pittoresque normand sous ses deux grands aspects. M. Wybe s'est-il souvenu de Chintreuil, ce grand artiste qu'on oublie, dans son Coucher de Soleil, où la barre rouge de la ligne d'horizon flamboie d'une façon farouche dans la décroissance crépusculaire des teintes. La Ferme à Keremma, de M. Verdier, est agencée comme une des chaumières de Van Ryn. Le moyen de juger une toile qui met devant le souvenir une eau-forte comme la Chaumière au grand arbre? La Gorge aux loups, de M. Tristan Lacroix, est, de dimension, le plus important paysage du Salon; c'est inspiré de la Remise aux chevreuils, de Courbet, et de la Nature chez elle, de Karl Bodmer. Dans sa Fontaine noire, M. Le Viennois a trop épaissi ses fourrés; plus d'air et ce serait excellent, car la touche est juste. M. Karl Bodmer est bien loin de son père, presque autant que M. Millet du sien; c'est dire effroyablement. L'Arroux à Fougerette, de M. O. de Champeaux, est une jolie impression, d'un rendu à la fois élégant et sincère, et les colorations justes sont aussi intéressantes par leur fondu. La Fin d'hiver, de M. de Montholon, est tout à fait remarquable, mais je lui préfère son Matin à Mortefontaine, où l'impression est d'une largeur digne de Daubigny, avec des ressouvenirs de Corot et beaucoup de sentiment.
M. Émile Breton a mis beaucoup d'accent dans son Soir d'automne; et son Effet de lune joue le Van der Neer, pas assez cependant pour qu'on s'y méprenne. M. Lebours est un paysagiste d'un fort grand talent, qui a un accent personnel, mais son Matin à Dieppe est mal placé et ne donne pas une idée suffisante de sa manière; c'est l'artiste que je signale, plus que le tableau qui ne donne pas sa mesure, surtout étant aussi difficile à voir, par sa place même. M. Pelouze est vrai et consciencieux dans sa Vallée des Ardoisières.—Prairies inondées près d'Amboise, de M. Grimelund, ont l'intérêt de représenter l'ancien domaine de Lionardo da Vinci, et tout ce qui fait prononcer ce nom auguste ne saurait laisser aucun artiste indifférent. L'Orage dans la Creuse est d'un grand effet. M. Hareux a rendu le ciel d'encre, et le vent qui oblique les traits de pluie. Son autre envoi, le Lever de lune, manque d'intensité, malgré le parti pris des colorations brusques. Le Lever de Lune, de M. Japy, est mieux réussi. La Rafale, de M. Yon, peut faire un digne pendant au Gros nuage, de M. Véron. La pluie étend sur tout le paysage le rideau mobile de ses larges hachures, rendues presque horizontales par le vent furieux. Le ciel est trouble comme une mer en courroux, et les crinières des deux chevaux qui se tiennent immobiles et effarés sont secouées par la Rafale, qui est vraiment une forte toile. Devant l'Étang de Lozère, de M. Marinier, on a une impression de fraîcheur, et le ressaut de lumière qui rejaillit des feuilles et va frapper l'eau est curieux techniquement. Dans sa Forêt de hêtres, à Romont, M. Robert a eu une heureuse réminiscence de Karl Bodmer. La route à l'ombre d'un village, de M. Riban, est une impression des plus justes. La Fin d'automne, de M. Sain, présente un effet de crépuscule où les ombres portées sont très justes.
La Brèche, de M. Dardoise, site pour le bain de Diane ou la mort de Narcisse, mais ni l'un ni l'autre n'y sont, heureusement, car le mot de Théophile Gautier a sa preuve. Les Masures à Anvers, de M. Beauverie, sont plutôt éléments à modèles de dessins qu'à tableaux, quoique l'artiste en ait fait une impression saisissante. Intéressante étude d'arbres, les pommiers de la Ferme Loysel. M. Baudot nous conduit dans une Combe du Jura, pleine de fraîcheur et de gazon épais; mais mieux est de suivre le Ruisseau, de M. A. Dumont, qui serpente dans une vallée à souhait pour Obermann et tous les nostalgistes qui cherchent «la paix du cœur».
La Rosée, de M. Lansyer, a dans les tons une irréalité apparente qui est un charme, et un choix dans le site qui est un mérite. M. Dameron nous montre les Environs de Nice en janvier, pour nous prouver que le printemps éternel est une réalité du département des Alpes-Maritimes. Il semble, quand on regarde cette Lisière de la forêt d'Eu, qu'on va voir déboucher tout à coup Maître le Hardouey ou la Clotte, tellement l'accent normand est rendu et rappelle les épiques héros normands de M. d'Aurevilly. La Vallée de Ploukermeur a un aspect bizarre et désolé qui doit devenir sinistre au crépuscule. Quant aux Noyers de la Cordelle, de M. Guillon, ils doivent, par les nuits claires, avoir des gestes de fantômes à vous faire fuir jusque Dans le bois, de M. Bonnefoy, qui lui-même a l'air de recéler plus d'un trèfle à cinq feuilles. Le Barrage de l'Étang-du-Merle, de M. Tancrède Abraham, est un excellent Hanoteau; et la Chaumière normande, de M. Lemaire, fait penser à Flers.
La Mare de Géville, de M. Paul Collin, un paysage en hauteur d'effet décoratif, où les arbres sont dessinés à la Bellel. La Campine limbourgeoise, de M. Coosemans, a une saveur particulière. M. de Wylie a mis beaucoup d'expression dans son crépuscule, et on voudrait passer les derniers jours d'été à Confolens, dans l'adorable site de M. Vuillier. Les dunes de Montalivet, de M. Auguin, présentent des tons de terrain d'une étonnante justesse. On est en automne, les Dernières feuilles tombent au moindre souffle d'air, et la gardeuse pousse devant elle son troupeau de moutons, dans la mélancolie de la vesprée que M. A. Beauvais a su rendre. M. Garaud a deux paysages d'une touche savoureuse, large, l'Été et la Source. C'est là du Hanotisme, et du meilleur. La Route de Bourgogne, de M. Georget, a des fuyants d'une perspective que louerait M. Chevilliard. M. Bougourd a peint une symphonie du vert, sa rivière sous bois est d'une recherche de coloris et d'une gamme fort intéressante; du glauque à l'émeraude, toute la gamme verte est parcourue. La Solitude, de M. Edward Stott, exprime bien l'esseulement, une vue expressive juste, rendue avec un pinceau accentué et personnel.
Le paysage aux Baigneuses, de M. Michel, un ressouvenir de Daubigny. Le Vieux chemin, de M. Bernier, est remarquable; le fouillé et l'éclairage sont rendus avec une virtuosité et une conscience qui font de ce cadre un des meilleurs de l'exposition, avec celui de M. Busson, Avant la pluie, où les premiers mouvements d'un orage dans le ciel sont exprimés avec une vérité extrême. L'Étang du vieux château, de M. de Petitville, est plein de rêverie. Le Cimetière provençal, de M. Montenard, est un audacieux plein air, et une impression que n'a pas dans l'esprit l'amazone à qui M. Déné fait faire sa Promenade du matin. Les Chênes, de Brielman, n'ont pas l'allure druidique de ceux où la faucille d'or de Velléda coupait le gui sacré de l'an neuf. Le Matin au puits noir, de M. Cadix a l'aspect d'une nature vierge, presque invraisemblable en ce temps où les usines remplacent les forêts. Désolé est l'aspect de la Lande de Gueledron, par M. Télinge.
M. Baudouin a bien rendu les Mûriers du Port Juvénal près Montpellier, où les scieurs de long ont établi leur industrie. M. Charles Dubois emboîte le pas derrière M. Français. Le Bois de Meudon, de M. Ernest Michel, exprime la tristesse de la terre aux premières gelées de novembre, et sa Forêt dans les Vosges frappe de recueillement par l'ombre impénétrable de sa voûte; le dessin net des rochers et le caractère des arbres qui n'est pas obtenu par des chatironnages de touche, comme chez M. Harpignies. Les Premiers sillons, de M. Zuber, seraient remarquables, si l'on oubliait l'inoubliable Millet, qui profilera éternellement sur le paysage la majesté biblique de sa grande ombre crépusculaire. M. Armand Delille est mort, il y a peu de mois et, devant ses deux envois, on peut dire: c'est dommage! Le Cirque du Garbet dans l'Ariège, par M. Hugard, est d'un pittoresque accusé. M. Guillemet fait nature, exactement; c'est le louer que dire cela, aux yeux de la plupart; pour moi, c'est blâmer. M. Ségé a de la largeur; et tous ont quelque chose, mais aucun ce qui fait le chef-d'œuvre. Or, chaque œuvre d'art est un trait qui vise à ce but. Jamais on n'a tant lancé de traits qu'aujourd'hui, et jamais on n'a si mal visé et dévié pareillement.
Il y a des paysages, au Salon des arts décoratifs, et ils devraient y être tous, car la peinture sans âme n'est que du décor. M. Cazin a prouvé, l'an dernier, qu'il était le maître en paysage décoratif, après M. de Chavannes, bien entendu. Les deux panneaux de M. Bonnefoy sont sans originalité de procédé et sans air dans les fourrés; le Ruisseau et la Rivière, de M. Karl Robert, sont d'excellentes études en hauteur, au propre comme au figuré.