Je ne comprends pas, dans la Visite chez l'armurier, de M. Sainsbury, la présence de la petite infante qui est assise par terre et fane le satin de sa robe. La Rêverie, de M. Bonnefoy, est une idée, mais le tableautin est trop à la plinthe; on ne voit que deux amants au clair de lune. C'est peut-être bien, il faudrait le voir, et l'administration a oublié de le permettre. La Première rencontre, de M. Wagrez, sort de l'ordinaire. Cette scène florentine aussi distinguée que du Cabanel a quelque charme. Une jeune fille noble descend l'escalier d'un palais et laisse tomber à dessein une rose en se retournant à demi. Le jeune homme, arrêté, est campé avec une jolie crânerie.

Le Chemin difficile, de M. Dupin, une peinture très distinguée aussi, représentant un seigneur et une dame Louis XIII, qui se donnent le bras et passent une sorte de gué, précédés d'un lévrier. Les Seigneurs courant la bague, de M. Adrien Moreau, n'attraperont pas M. Meissonnier, qui n'est pas cependant hors de portée. Pour avoir une idée du coloris de M. Gide dans ses Visiteurs de Fontainebleau, voir M. Pomey. M. Bertrand nous montre un peintre faisant le portrait de Charlotte Corday, dans sa prison. A ce propos, je signale la description d'un pastel inédit de l'héroïne, et l'opinion très nouvelle qui en résulte dans les Memoranda de M. d'Aurevilly, où il se montre plus clairement que partout ailleurs le frère de lord Byron. Le Concours de violon de M. Jimenez est finement peint. L'Émigré, de M. Outin, intéressant d'expression, et moins vignette que les sempiternels Invalides de M. Dawant. M. Garnier illustre Florian, il fait sortir la Vérité, qui n'est pas belle, d'un puits qui est bien, et des gens du moyen âge se sauvent; cela équivaut à un quatrain de Pibrac. Le Guignol en 1793, et la Fin d'une conspiration sous Louis XVIII, de M. Caïn, ce dernier est le meilleur tableau de genre de l'année. M. Kaemmerer a un modelé d'une précision et un émail si solide, et une touche si spirituelle dans son Charlatan, qu'il convient de lui faire grâce de son genre par égard pour son procédé.

Voilà pâture à bourgeois: Chacun son tour, un zouave s'évente dans le fauteuil de son colonel, et c'est d'un H. C., de M. Armand Dumaresq qui a une grande image d'Épinal au salon carré.—Mieux encore, des Dindons, en troupeau devant une tournure de femme; il ne faut pas nommer ceux qui oublient à ce point la dignité de l'art. L'Aumône, costume Louis XIII, pour la maison Goupil.—Le Cadet Roussel, de M. de Pibrac, a une tête spirituelle. Propos galant, de M. Debras: un mousquetaire en conte à la servante.—Le Nouveau Maître, de M. Girardet, un jardinier qui salue le poupon que porte une bonne; dédié aux lecteurs de Mme Gréville; couleurs non vénéneuses! M. Armand Leleu met en présence une femme et un chat; la matière d'un chef-d'œuvre de pensée, et il ne produit que Convoitise, qui n'est pas la nôtre.

Le Retour au pays, de M. Léonard, rappelle les Karl Girardet, du Magasin pittoresque. Claudite jam rivos! J'ai voulu énumérer avec conscience, précisément parce que je condamne ces singeries de tableaux, qui ne sont que des vignettes de livres pas écrits.

Si l'Esthétique n'avait qu'à parler des œuvres marquantes, le destin du Salonnier serait simplifié et embelli, mais il faut suivre l'art dans ses erreurs, pour les montrer, et le public, dans sa bêtise, pour l'en convaincre. Que l'épithète de bourgeois reste au genre, et ce sera beaucoup contre lui, car la bourgeoisie rougit d'elle-même; et il y a de quoi rougir jusqu'au cramoisi et jusqu'à l'écarlate, sans que cela puisse être jamais assez!

XVI

L'ORIENTALISME

En 1830, la peinture avait ses orientalistes, Marilhat, Decamps, Fromentin, Dehodencq, et Delacroix même. Aujourd'hui on ne fait que du dérisoire dans cette donnée. Ce n'est vraiment pas la peine de peindre le pays du soleil pour donner les gris non lumineux, les gris parisiens que M. Walker a trouvés dans ses Rajahs chassant au faucon. Ayez la devination de M. Méry, ou ne peignez qu'après avoir vu. Le Caire, côte nord, de M. Frère, est d'une fausseté de tons à ravir les philistins.

Seul, M. Baratti a fait une œuvre intéressante de sa Spoliation d'un Juif, et si j'ai risqué cette catégorie qui est vide, c'est pour conseiller à MM. les artistes, gens sans lecture, sans imagination et sans idées, de demander à l'Orient, non pas seulement des couleurs, mais des sujets. J'estime qu'on a assez ressassé la mythologie grecque et qu'il serait temps, nous autres Aryas, que nous quittions l'Odyssée pour le Ramayana, et Euripide pour Kalidaca. Rama et Sita nous reposeraient d'Hector et d'Andromaque. Fidoursi me paraît plus propre qu'Hérodote à inspirer des tableaux; et Saadi et Hafiz sont d'autres poètes qu'Horace et Lucain.