La Sculpture est l'expression des mouvements de l'âme par les mouvements du corps, et la statue qui n'exprime pas un mouvement de l'âme n'est pas une œuvre d'art. Ceci est net, ce semble, et je ne serai pas court sur les sculpteurs: ce sera pour eux un grand tant pis. Ils poussent plus de plaintes qu'un roi Lear sur l'indifférence des critiques, et clament des «ποι!» plus nombreux que ceux d'Hécube; car ils se figurent sculpter grec et avoir droit au baiser de Bélise. Eh bien! qu'ils soient satisfaits, je ferai le tour de leur œuvre et ce ne sera pas le tour d'un monde.

«La peinture est médiocre, mais la sculpture est excellente.» Ce cliché sert à tous les Prudhommes depuis dix ans. Cette année de disgrâce, le cliché a été retouché ainsi: «La peinture nous navre, mais la sculpture nous console!» Je conçois les navrés de la peinture, mais les consolés de la sculpture ne sont que des distraits et des incompétents. La préséance du jardin sur le premier étage est à démontrer, et à l'admettre, il faut l'étudier avec le soin vétilleux que met Saint-Simon dans d'autres question de préséance.

A être franc, le critique qui a fait «sa peinture» arrive, l'œil fatigué et énervé par la couleur, devant les marbres, et la ligne pure n'actionne plus que très faiblement sa rétine. Quoique le procédé pictural soit beaucoup plus compliqué que le procédé plastique, les bons juges sont plus rares au jardin, sans doute par paresse d'esprit; car il faut faire un effort d'attention devant un plâtre pour démêler les contours monochromes, tandis que dans un tableau le coloris précise et souligne tout. «La couleur, dit M. d'Aurevilly, est la grande sirène. Une fillette, bouquet de roses, efface la pâle et idéale Rosalinde. Les yeux boivent la couleur et restent enivrés, au point d'en oublier la ligne de la forme pure. Leurs yeux, organes du péché, sont si libertins!» Au sortir de la peinture, j'ai dessouillé les miens, en contemplant des Durer, et je les rouvre purifiés, sur les éclatantes blancheurs de la statuaire.

J'ai fait le saint Vincent de Paul, à la peinture, non sans remords, esthétique. Ici, le devoir catholique d'éternelle charité est plus impérieux encore. Matériellement, le sculpteur est toujours plus entravé que le peintre; le marbre est cher; et un plâtre ne s'achète pas comme un tableau. On a vu Préault conduisant aux dépotoirs des charretées de bas-reliefs qui ne pouvaient plus tenir dans son atelier trop petit. Quis talia fando... temperet a lacrymis? Mais le devoir catholique d'éternelle vérité est le plus inéluctable. L'art, du reste, ne vit-il pas d'abnégation comme la Religion et comme la Passion, cette religion momentanée, désordonnée et sacrilège. L'artiste bien épris, au milieu des pires angoisses, dit encore à son art l'adorable vers de Psyché:

C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!

L'art, c'est le bûcher d'Hercule; il fait fuir les indignes, consume les faibles, mais les forts l'éteignent avec leur sueur.

L'opinion esthétique, en sculpture, est unanimement païenne. Les mêmes critiques, qui poussent les peintres vers la contemporanéité, repoussent les sculpteurs vers l'antique. Panhellenion et Parthenon, Munich et British Museum sont les deux Mecques. Eh bien! qu'on jette l'épithète de barbare, toujours levée sur qui ne s'agenouille pas dans la cella! Métaphysicien de mon état, je cherche le tréfond des œuvres, et je crois que le Moïse et le beau Dieu d'Amiens sont d'un idéal supérieur à l'Apollon et au Torse du Belvédère. Alors même, et cela n'est pas, que Phidias serait un plus grand artiste que Michel-Ange; alors même, et cela n'est pas davantage, que l'art grec serait supérieur en tout et à tout; alors même que la sculpture ne serait susceptible d'exprimer que l'âme au repos, c'est-à-dire la sérénité; la paganisation de l'art moderne s'appellerait encore gâtisme. Est-il sensé que l'art se chausse éternellement d'un cothurne? et comment ne sent-on pas le ridicule de porter dans le livre des idées du temps de Périclès, alors que personne n'oserait porter dans la rue les draperies grecques? La mascarade intellectuelle n'est-elle donc point mascarade, et partant, la métaphysique ne doit-elle pas crier «la chienlit» aux paganisants? La question est grave, car c'est le paganisme qui a fait dévier en pastiche gréco-romain l'évolution de tout l'art moderne, lors de ce cataclysme esthétique qu'on qualifie du beau mot de Renaissance. Il faut démontrer ici que l'art grec n'est pas autochtone et ensuite qu'il a enrayé à son tour l'autochtonie de l'art chrétien. Je prends du champ, mais pour un pancrace et y asséner des raisonnements de Crotoniate sur les fronts étroits des pseudo-Athéniens.

Il y a un demi-siècle la Grèce était la toile de fond de l'histoire; mais l'on sait aujourd'hui que le commencement de tout est sémitique et que l'art grec est venu d'Égypte, comme la philosophie platonicienne est sortie de l'initiation de la grande Pyramide. Le hiératisme n'est pas une impuissance, surtout en Égypte où il n'est apparu qu'après ce que l'on appelle la libre imitation de la nature. Qu'ont à envier aux Éginètes la statue de bois de Boulacq, et Khephren et Nefer? Or, la race qui atteint au Panhellenion peut atteindre au Parthénon. L'Égyptien qui a l'esprit synthétique et sans complexité a choisi l'immobilité pour exprimer l'éternité; comme le Grec a choisi l'harmonie pour rendre la sérénité. Évidemment, l'Hator allaitant Horus est fort loin des Parques, mais les artistes qui du chat ont fait le Sphinx me paraissent grands. C'est là le plus admirable symbole plastique qui soit. Pour tout orientaliste, la conception égyptienne prime de mille coudées la conception grecque; mais l'exécution grecque est incomparable, elle présente l'apogée de l'harmonie, et l'on n'aura jamais assez de salutations pour louer le Thésée et l'Illyssus. Seulement qu'on n'ait pas la folie de rechercher le type, en un temps où tout est individuel, et où le canon plastique, base de la théorie ionienne, est impossible, irréalisable et absurde.

Il ne reste d'une civilisation que son art; et si les Grecs avaient égyptianisé, comme on veut encore paganiser en France, il ne resterait rien de la race aryenne des Yavanas, ces gentilshommes de toute l'humanité. Toutefois, la sculpture latine a été logiquement commencée par des artistes du Bas-Empire, aussi visiblement que les premières basiliques se sont élevées sur les assises mêmes des temples. C'est au VIe siècle que l'on aperçoit le berceau de la sculpture italienne, sous le ciseau des Maestri Comacini, du nom de la petite île où ils s'étaient réfugiés. Le porche de San Zeno, à Vérone, appartient à cette époque. Mais c'est dans Pise la Pillarde, où les débris antiques s'entassent, que le ciseau italien brille pour la première fois aux mains de Nicolas, d'un rayon pris aux bas-reliefs gréco-romains. Pendant ce temps, les porches romains se peuplaient de saints, mais à l'Ile-de-France appartient l'immense gloire d'avoir créé la sculpture moderne; les grands chefs-d'œuvre français, le Dieu et la Vierge d'Amiens, sont de la seconde moitié du XIIIe. Les statues ogivales ne doivent rien au paganisme.

«La Renaissance, dit Merodack, dans le Vice Suprême, c'est l'envoûtement du génie moderne par le génie antique; les Grecs nous ont jeté un sort, à travers les siècles.»