Le mont Saint-Michel gagna encore beaucoup à l’administration de Pierre Leroy, le Suger de son siècle. Ce grand homme fut moine, ministre et capitaine tout à la fois. Le monastère dut à son génie et à ses vertus religieuses d’honorables réformes. Ses règlements et constitutions, où respiraient la droiture, la prudence, la justice, révélèrent son mérite au roi Charles VI dans un voyage pieux que fit ce monarque au mont Saint-Michel. Revenu à Paris, ce prince pensa à faire son conseiller de l’abbé Pierre Leroy; il l’appela auprès de lui, lui assigna mille francs de pension et lui confia ses plus importantes affaires. L’abbé se gagna pour toujours l’affection du roi, et resta jusque dans l’infortune son plus sincère et loyal ami. Il avait acquis aussi les bonnes grâces du Pape dans un voyage qu’il fit à Pise, lors du concile de 1400. Fort de ces illustres amitiés et peut-être de son propre mérite, cet abbé fut le premier qui ait fait apposer en l’abbaye les armes de sa maison qu’on voyait encore naguère sur une des chaises du chœur qu’il avait fait faire. Si notre temps ombrageux se scandalise de trouver des blasons en pareil lieu, je lui répondrai qu’il n’y faut pas voir autre chose qu’un us de cette époque; que la vanité nobiliaire est précisément une faiblesse de nos temps modernes, et que nos aïeux du moyen âge, qui usaient de leur blason comme d’une signature, était de meilleure foi, en tout cas, dans leur naïve vanité que la plupart d’entre nous dans notre hypocrite humilité.
XV
Français ou Anglais.
Mais nous voilà un peu loin des abbés du mont Saint-Michel et des guerres d’Angleterre, quoique cette période de l’invasion anglaise ne soit pas la moins intéressante de nos étapes historiques. C’était vers 1412; et les Anglais, dont le système politique a toujours été d’entraver nos prospérités ou de profiter de nos revers, attirés par les troubles qui désolaient le royaume à cette époque douloureuse de la démence de Charles VI, ne manquèrent pas de se montrer sur les rivages de la Normandie au moment où on pensait le moins à eux, et leur roi commença ses spoliations par plusieurs abbayes de l’Avranchin, auxquelles il enleva leurs revenus. Déjà, sous Charles V, ils avaient témoigné leur ambition hostile en s’emparant de Tombelène, d’où ils avaient été promptement chassés, dit un historien du temps, « par le moyen et aux pourchaz coustages et dépends des religieux et habitants du Mont et d’Avranches. » Ce poste retomba en leur pouvoir, avec une partie du diocèse d’Avranches, où ils établirent un gouverneur à eux, Jean de Gray. La faible garnison d’Avranches capitula bientôt aussi; cette ville ouvrit ses portes après un siège de quelques jours, et les Anglais ne s’arrêtèrent guère plus dans la voie de leurs triomphes. Ils en usèrent comme les vaincus devaient s’y attendre, le plus largement qu’ils purent, et ils s’enrichirent de confiscations et de pillage. Les plus importantes spoliations se firent au profit des ducs de Bedford, des comtes de Suffolk et de quelques puissantes familles d’Angleterre, celles de Glacidas, de Nessefeld, de Trolopp, de Swinford; et on peut bien penser qu’ils ne furent pas embarrassés de partager le reste.
Le roi d’Angleterre ne prit pas de demi-mesures. Il fallut se ranger à son obéissance ou se laisser déposséder de la façon la plus arbitraire. A cette époque, la monarchie avait son culte en France; le peuple ne jetait point l’anathème aux princes malheureux. La fortune n’avait point encore fait de rois en France; le droit seul menait au trône, et on aimait le roi, quand même on eût pu détester l’homme couronné. La province de Normandie, il faut le dire à son honneur, garda noblement la fidélité au roi de France. Un registre qui fut dressé par les ordres du roi d’Angleterre à cette époque, nous a transmis les noms des félons sujets du roi Charles qui eurent la lâcheté de reconnaître la domination anglaise, et les noms plus nombreux des familles qui préférèrent l’oppression au déshonneur; qui, dans l’exil ou l’indigence eurent le noble courage de résister aux séductions dont l’usurpateur entoura leur fidélité. Peuple et noblesse s’unirent dans un serment sacré, prêts à mourir pour la France et le roi, ou à chasser l’ennemi. Et une troupe de ces héros, s’étant enfermés dans le mont Saint-Michel, conservèrent au roi ce poste important au milieu des périls et des plus rigoureuses épreuves. Ce qui sert à prouver clairement qu’il y a eu du patriotisme en France bien avant les patriotes.
Encore parmi le petit nombre de traîtres que comptait le registre du roi d’Angleterre, combien y eut-il de vieillards, de veuves, de familles sans chef et sans protection! Dans ce temps de calamités et de désastres, on eût pu voyager tout un jour sans trouver un habitant dans les bourgs, ni un champ cultivé dans les campagnes. Et cependant, à la vue de ces seigneurs, de ces riches propriétaires qui trahissaient sans rougir leur patrie et leur serment, le peuple s’emportait en des éclats sublimes de fierté nationale et de généreuse indignation; et les femmes, filant à la porte de leurs chaumières dévastées, élevant dans leurs bras leurs enfants, leur disaient, en désignant de loin les châtelains fugitifs: « Vois ce baron, mon fils; il vient de trahir son roi: le traître est déchu de noblesse! »
Il y eut, à l’occasion de ce schisme national, comme plus tard dans les guerres de religion, plus d’un épisode douloureux au milieu de ces divisions. Plus d’une famille eut son drame caché. Le frère reniait son frère en le voyant passer sous la bannière ennemie. Le père maudissait son fils qui avait acheté la vie et les honneurs aux chers dépens de l’honneur national. Le jeune homme repoussait sa fiancée entraînée loin du sol natal pour sauver les jours ou la liberté de son vieux père.
Une mère, la dame Guillemette-aux-Épaules, veuve de Messire Raoul Guiton, brave et loyal chevalier normand, venait jurer fidélité à Henri et lui rendre hommage pour ses terres, malgré les larmes et les prières de son fils Jehan Guiton, qui la suppliait de ne point entacher de félonie le nom d’un père vénéré. Ce fidèle sujet ne put fléchir sa mère. Séduite par les promesses du conquérant et l’amour des biens de ce monde, elle préféra sa sûreté et ses richesses à son fils et à la noblesse de son nom; elle partit accablée des malédictions du peuple.
Jehan Guiton racheta dignement la trahison de la dame Guillemette-aux-Épaules, sa mère, et celle de Guillaume Guiton, son oncle. Pendant que les rebelles allaient servilement et tête nue fléchir le genou aux pieds du monarque anglais, et prêter foi et hommage à l’usurpateur, leurs mains dans les siennes, ce jeune et brave chevalier, reniant hautement cette indigne parenté, appelait au secours de la patrie menacée la brave noblesse de Normandie, dont presque tous les fiefs et manoirs avaient été donnés par le vainqueur à ses courtisans et à la noblesse anglaise.
L’évêque d’Avranches et l’abbé du mont Saint-Michel venaient aussi de refuser leur serment au vainqueur. Cet abbé était Robert Jolivet, qui, à l’approche des Anglais, fit élever, pour la défense du mont, cette irrégulière mais belle enceinte de tours et de bastions qu’on y admirait.
On aime à voir le clergé, la noblesse et le peuple unis dans cette fidélité au roi, dans ce sentiment national, l’âme de notre vieille France, qui a vivifié si longtemps les membres de ce grand corps quelquefois souffrant, mais toujours debout, qui a enfanté toutes nos grandeurs et nos prospérités. Le clergé du moyen âge, surtout, ce clergé si courageux, si intelligent et si équitable en général, est digne des souvenirs de la postérité. Comme la noblesse, il eut quelquefois ses faiblesses et ses défections, mais si rares que nous n’en pouvons faire que cette citation: on vit dans la suite ce même abbé Jolivet, si loyal et si vaillant, abandonner tout à coup cette fière attitude, et devenir le principal conseiller du conquérant; mais on en est tout aussitôt consolé, en lisant la noble résistance du chapitre de Mortain, dont les chanoines perdirent à ce glorieux dévouement presque tous leurs biens.